Le 28 mai 2026, Pierre-Marie Abadie, président de la nouvelle Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection, a remis devant les députés et sénateurs de l’OPECST le tout premier rapport annuel de l’ASNR. Le diagnostic : le parc tient, mais l’autorité, elle, manque d’air. Décryptage d’un signal politique fort à l’heure de la relance.

Un premier rapport sous le signe de la fusion ASN/IRSN
C’est une première. Depuis la fusion de l’ASN (autorité administrative) et de l’IRSN (expert technique) actée au 1ᵉʳ janvier 2025, l’ASNR conjugue contrôle et expertise sous une même bannière. Son rapport 2025 n’est donc pas un simple bilan annuel. C’est aussi un test grandeur nature de la nouvelle gouvernance.
Devant l’OPECST, Pierre-Marie Abadie a salué le travail des équipes, jugé « globalement satisfaisant » sur la sûreté du parc nucléaire français. Le ton change vite. La fusion a généré des frictions, des ressources humaines à repositionner, des outils à harmoniser. Avec un sentiment, partagé en interne : la marche est haute alors que la charge de travail explose.
Un parc sûr, mais sous tension de moyens
Le parc nucléaire français reste classé à un niveau jugé satisfaisant sur la sûreté. Les 56 réacteurs en exploitation, plus l’EPR de Flamanville, n’ont pas connu d’événement classé au-delà du niveau 1 sur l’échelle INES en 2025.
Derrière ce satisfecit, l’ASNR alerte sur un risque budgétaire majeur. Le gouvernement prévoit une réduction d’environ 30 millions d’euros sur son budget de fonctionnement. Conséquence directe : la capacité de l’autorité à mener ses recherches, à investir dans ses systèmes d’information et à recruter des experts pointus serait compromise dans les trois prochaines années.
« C’est la souveraineté scientifique et technique de la France qui est en jeu », martèle Pierre-Marie Abadie devant les parlementaires. Le timing interpelle. La filière se prépare à la construction de six EPR2, à des dizaines de visites décennales, à des décisions de prolongation au-delà de 50 ans, et à l’arrivée des SMR. Jamais l’autorité n’aura eu autant à faire.

Démantèlement : un mur qui se rapproche
Le rapport pointe une fragilité plus structurelle : le démantèlement. Pour le CEA notamment, « le programme de démantèlement n’est plus soutenable », écrit l’ASNR. L’organisme de recherche a dû prioriser certaines installations, faute de moyens techniques et financiers pour tout mener de front.
EDF, de son côté, attend toujours le feu vert de l’ASNR pour lancer concrètement le chantier de Fessenheim, dont le décret de démantèlement a été publié au Journal officiel début mai. Les opérations s’étaleront jusqu’en 2048. Pour un coût qui dépasse les estimations initiales. Le cas britannique de Hunterston B, transférée à l’État pour son démantèlement, rappelle l’ampleur industrielle et financière de ce type de chantier.
Le rapport plaide pour une « sanctuarisation » des moyens humains et financiers dédiés au démantèlement. Sans cela, prévient l’autorité, les calendriers vont continuer de glisser. Et avec eux la facture finale pour le contribuable et l’environnement.
Déchets radioactifs : des décisions qui s’enlisent
Troisième point chaud : les déchets. L’ASNR constate que plusieurs décisions stratégiques attendues depuis des années restent au point mort. La filière n’avance plus au rythme exigé par la PPE3, qui parie sur une relance nucléaire massive. Le projet Cigéo, lui, poursuit sa procédure mais reste exposé à des contestations locales et juridiques. L’enquête publique sur le stockage géologique des déchets, ouverte le 18 mai, devait poser une nouvelle étape.
L’ASNR insiste sur un point : sans cadre clair pour le stockage de longue durée, la relance perd en crédibilité. Difficile d’engager plus de 70 milliards d’euros sur six EPR2 si la question des déchets reste ouverte. La décision finale d’EDF sur les EPR2, attendue fin 2026, dépend aussi de cette visibilité réglementaire.
Que va faire l’État ?
Le gouvernement n’a pas encore tranché publiquement sur les arbitrages budgétaires. Les parlementaires de l’OPECST, eux, ont accueilli le rapport avec gravité. Plusieurs voix réclament déjà une révision des crédits 2027 pour préserver l’autorité.
Dans l’intervalle, l’ASNR doit instruire :
- l’avis définitif sur le décret de création des EPR2 de Penly, attendu cet automne ;
- les autorisations à délivrer pour Bugey et Gravelines dans les mois qui suivent ;
- la quatrième visite décennale de Paluel-1, tête de série pour le palier 1300 MW ;
- le projet Newcleo près de Chinon, premier SMR français en débat public ;
- le démarrage effectif du démantèlement de Fessenheim.
Un agenda qui ne laisse pas de place à l’attrition.
Ce que ce rapport change pour la filière
Au-delà du contenu, le signal politique est clair. L’autorité de sûreté ne peut plus être traitée comme une ligne budgétaire ajustable. La relance nucléaire française repose sur sa crédibilité technique. Sans une ASNR robuste, le risque n’est pas seulement opérationnel : il porte aussi sur la confiance des marchés, des partenaires européens et de l’opinion publique.
Reste à voir si Bercy entendra l’avertissement avant le projet de loi de finances 2027. Une chose est sûre : le sujet ne disparaîtra pas du débat parlementaire d’ici là.


