Nucléaire

Newcleo : le réacteur nucléaire français qui vise le marché américain

Le 14 juillet, pendant que la France regardait ailleurs, une start-up franco-italienne a posé un jalon décisif dans la course mondiale aux petits réacteurs nucléaires. Newcleo a déposé auprès de la Nuclear Regulatory Commission (NRC), le gendarme du nucléaire américain, son Regulatory Engagement Plan : le calendrier officiel de sa demande d’homologation pour le LFR-AS-200, un réacteur modulaire de 200 mégawatts refroidi au plomb liquide. L’objectif affiché ne manque pas d’ambition. Vendre du nucléaire français aux Américains, sur leur propre sol, face à une demi-douzaine de concurrents bien financés.

Un document, deux ans de préparatifs

Le dépôt du 14 juillet n’est pas sorti de nulle part. Depuis février 2026, Newcleo dialoguait déjà avec la NRC dans le cadre d’une phase dite de pre-application engagement, des échanges préparatoires sans valeur contraignante permettant aux experts américains de se familiariser avec le dossier technique. Le Regulatory Engagement Plan change la donne : il fixe désormais un calendrier négocié de soumissions, dossiers de sûreté, données expérimentales, modélisations, avec un objectif clair au bout de la route, décrocher une licence de construction et d’exploitation sur le sol américain.

« Cette soumission à la NRC reflète des années de recherche et d’ingénierie dédiées au LFR-AS-200 », a résumé Stefano Buono, le patron italien de Newcleo. « La technologie du réacteur rapide refroidi au plomb offre un chemin unique, sûr et efficace vers une énergie propre et fiable. » Le dossier américain comprend aussi un volet moins visible mais tout aussi stratégique, une usine de fabrication de combustible MOX pour maîtriser l’ensemble du cycle sur place, plutôt que de dépendre d’importations.

Pourquoi le plomb liquide change la donne

Les 57 réacteurs français d’EDF fonctionnent à l’eau pressurisée. L’eau y joue un double rôle : elle refroidit le cœur et ralentit les neutrons pour entretenir la réaction en chaîne. Ce choix impose un combustible enrichi et des cuves épaisses, l’eau devant rester liquide à 300 °C sous forte pression.

Le LFR-AS-200 change de logique. Le plomb liquide, stable de 400 à 1 700 °C, ne ralentit pas les neutrons. Cela permet d’utiliser du MOX fabriqué à partir de matières nucléaires usagées ou en surplus, un argument qui a d’ailleurs valu à Newcleo d’être sélectionnée fin mai par le Département de l’énergie américain dans le cadre du programme Surplus Plutonium Utilization. Le plomb offre en prime un blindage naturel contre les rayonnements et ne réagit ni à l’eau ni à l’air. En cas de perte de refroidissement, il se solidifie autour du cœur au lieu de s’emballer, une sûreté assurée par la physique plutôt que par l’intervention humaine. Un argument qui parle à des régulateurs marqués par Fukushima.

Rien n’est gratuit pour autant. Le plomb corrode à haute température et impose des aciers spéciaux, ce qui a poussé Newcleo à ouvrir un centre de recherche dédié à Turin. Et surtout, aucun réacteur au plomb de taille commerciale n’a encore tourné dans le monde. La start-up défriche.

Data center alimenté par un petit réacteur nucléaire modulaire
La ruée vers les SMR est largement tirée par l’appétit électrique des data centers d’intelligence artificielle.

Une bourse américaine pour financer la course

Le calendrier réglementaire n’est que la moitié du pari. Newcleo prépare aussi son entrée au Nasdaq via une fusion avec la SPAC américaine NewHold Investment Corp III, sous le ticker NWCL. La valorisation retenue s’élève à 2,4 milliards de dollars, pour une levée espérée jusqu’à 429 millions de dollars, de quoi offrir près de trois ans de trésorerie supplémentaire. La clôture de l’opération est attendue au second semestre 2026, juste après la fin du débat public français sur le projet, qui se termine le 30 juillet.

Ce pari boursier prend un relief particulier à la lumière du sort de Naarea. La concurrente française, qui développait un microréacteur au thorium à sels fondus, a été placée en redressement judiciaire en septembre 2025 puis en liquidation en janvier 2026, faute de repreneur. Le nucléaire avancé reste un secteur à fort appétit en capital, où lever de l’argent frais compte parfois autant que réussir techniquement.

Une concurrence déjà bien installée

Newcleo arrive dans un peloton fourni. La course américaine des SMR s’est accélérée depuis 2023, portée par un besoin explosif d’électricité pilotable bas-carbone, lui-même tiré par les data centers d’intelligence artificielle. Microsoft, Google, Amazon et Meta signent déjà des contrats de fourniture nucléaire pour du courant livré à partir de 2028-2030.

Acteur Technologie Puissance Horizon commercial
Newcleo Plomb liquide, combustible MOX 200 MWe 2030-2032
Oklo Sodium, combustible métallique 15-75 MWe 2027-2028
TerraPower Sodium (Natrium) 345 MWe 2030
X-energy Gaz haute température, TRISO 80 MWe/module 2030-2032
Kairos Power Sels fondus, TRISO 140 MWe 2030-2035

L’avantage de Newcleo tient à sa technologie peu répandue face au sodium ou à l’eau pressurisée, à sa maîtrise du cycle MOX et à un partenariat noué en octobre 2025 avec Oklo, où chacun apporte son expertise. Mais Oklo vise un prototype opérationnel dans l’Idaho dès 2027-2028 et TerraPower coule déjà du béton au Wyoming. Si Newcleo arrive trois ans après ses concurrents américains sur le marché commercial, elle risque de trouver la table déjà servie.

Petit réacteur modulaire, illustration de la compétition internationale sur les SMR
La compétition sur les petits réacteurs modulaires dépasse largement les frontières américaines, comme le montre l’intérêt de Rolls-Royce pour la Suède.

Et la France, dans tout ça ?

Le calendrier français de Newcleo suit un rythme comparable à celui des États-Unis. Le premier démonstrateur de 30 MWe doit s’allumer entre 2030 et 2032 à Savigny-en-Véron et Beaumont-en-Véron, en Indre-et-Loire, avec une usine MOX associée dans l’Aube. C’est un calendrier qui rappelle celui d’Otrera, autre pari français sur le réacteur au sodium, ou celui des mini-réacteurs qu’EDF développe pour alimenter les data centers de l’IA. La filière française du nucléaire avancé multiplie les paris technologiques différents, avec l’espoir qu’au moins l’un d’eux perce à l’échelle industrielle.

Reste que le terrain de jeu américain a ses propres règles, et elles évoluent vite. Washington a d’ailleurs entrepris de réécrire les principes de sûreté qui encadrent son parc nucléaire, un mouvement qui pourrait autant faciliter que compliquer la marche de Newcleo vers l’homologation.

Deux paris se jouent donc en parallèle pour la start-up franco-italienne. Réussir son introduction en Bourse pour sécuriser sa trésorerie, et convaincre la NRC assez vite pour ne pas rater le train des livraisons commerciales du début des années 2030. Réponse dans les dix-huit à vingt-quatre prochains mois, pendant que la concurrence, elle, ne ralentit pas.

Pilotable.fr

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