Nucléaire

Cigéo : l’enquête publique sur le stockage géologique des déchets nucléaires s’ouvre le 18 mai

L’Andra y travaille depuis trois décennies, l’industrie nucléaire l’attend pour boucler le cycle du combustible, ses opposants la dénoncent comme un « passage en force » : l’enquête publique sur la demande d’autorisation de création du Centre industriel de stockage géologique Cigéo, à Bure, s’ouvre le 18 mai 2026 pour 45 jours. Un cap administratif essentiel pour le futur du stockage des déchets radioactifs français.

Un calendrier soudainement accéléré

Le 9 avril 2026, un arrêté inter-préfectoral signé par les préfets de la Meuse, de la Haute-Marne et des Vosges a fixé les règles définitives du scrutin citoyen. Initialement programmée à l’automne, l’enquête publique a été avancée de plusieurs mois par le gouvernement, qui souhaite donner un signal clair à la filière nucléaire en pleine relance autour du programme EPR2.

Concrètement, la procédure se déroulera du lundi 18 mai (9 h) au jeudi 2 juillet 2026 (12 h), soit 45 jours consécutifs. Deux réunions publiques en visioconférence sont programmées les 3 et 15 juin pour permettre les échanges entre la commission d’enquête et les habitants, dans un contexte sécuritaire tendu autour du site historique de Bure.

Cigéo, projet du siècle pour le nucléaire français

Cigéo doit accueillir, à 500 mètres de profondeur dans la couche argileuse du Callovo-Oxfordien, l’ensemble des déchets de haute activité (HA) et de moyenne activité à vie longue (MA-VL) issus du parc électronucléaire français. Au programme : 270 km de galeries, une exploitation prévue sur plus d’un siècle, et un coût total estimé entre 25 et 37,5 milliards d’euros selon les sources.

Le projet a été déclaré d’utilité publique en 2022, confirmé par le Conseil d’État, puis a fait l’objet d’une demande d’autorisation de création (DAC) déposée par l’Andra début 2023. L’enquête publique qui s’ouvre est l’étape de consultation citoyenne préalable au décret d’autorisation lui-même.

Une instruction encore incomplète côté sûreté

Le Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire (HCTISN) a publiquement regretté l’avancée du calendrier. L’instance souligne que l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) attend encore plusieurs dizaines de réponses techniques de l’Andra portant sur des éléments fondamentaux du dossier : tenue mécanique des galeries, gestion de l’hydrogène produit par radiolyse, scellement à très long terme.

L’avis de l’ASNR sur la DAC ne sera publié qu’après la clôture de l’enquête. Une séquence inhabituelle qui a fait réagir plusieurs associations et qui pèse déjà sur la qualité du débat. À titre de comparaison, l’enquête publique du projet EPR2 de Gravelines s’est appuyée sur un dossier de sûreté plus abouti.

L’enjeu industriel : boucler le cycle du combustible

Sans solution de stockage définitif, l’ensemble de la filière nucléaire française reste exposé à un risque réglementaire et financier majeur. EDF, Orano, le CEA et l’État ont besoin de Cigéo pour boucler leur stratégie de fermeture du cycle : entreposage temporaire, retraitement à La Hague, fabrication de combustibles MOX, puis stockage géologique des résidus ultimes.

La validation de Cigéo conditionne également la trajectoire « Aval du futur » portée par Orano (nouvelle usine de retraitement, nouvelle usine MOX) qui doit prendre le relais de l’actuelle installation de Melox à partir de 2045. Et elle pèse sur l’équation économique du programme EPR2 : sans débouché clair pour les déchets HA-VL, le calcul du coût complet de la production nucléaire reste théorique.

Schéma de principe du centre Cigéo de stockage géologique à Bure : galeries à 500 mètres de profondeur dans l'argilite
Le centre Cigéo prévoit 270 km de galeries dans l’argilite du Callovo-Oxfordien, à 500 m de profondeur, pour accueillir les déchets HA et MA-VL français.

Une mobilisation citoyenne sous tension

Les opposants au projet, regroupés notamment autour du collectif Bure Bure Bure, dénoncent un calendrier « bâclé » et préparent plusieurs actions de terrain pendant l’enquête publique. La gare de Luméville-en-Ornois, lieu historique de la lutte antinucléaire, a fait l’objet en avril 2026 d’une expulsion judiciaire « sans délai ».

Au-delà du conflit local, le débat porte sur des questions de fond : réversibilité du stockage, capacité à transmettre la mémoire du site sur plusieurs centaines de milliers d’années, place laissée à des alternatives comme la transmutation par les réacteurs à sels fondus de quatrième génération ou les surgénérateurs à neutrons rapides.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines

Trois jalons sont à suivre. D’abord, la fréquentation de l’enquête publique elle-même, qui mesurera l’appétence du débat citoyen pour un sujet techniquement aride. Ensuite, l’avis de l’ASNR, attendu dans les mois suivant la clôture, et qui pourrait conduire à des prescriptions complémentaires lourdes. Enfin, la publication du décret d’autorisation de création, espérée par l’Andra fin 2027 ou début 2028, qui ouvrirait la phase pilote du chantier — un démarrage industriel pour lequel l’Andra s’est associée à plusieurs industriels de la filière nucléaire en cours de réarmement industriel.

Avec Cigéo, c’est toute l’architecture du nucléaire français du XXIe siècle qui se joue. La séquence qui s’ouvre le 18 mai n’est pas qu’une formalité administrative : elle dira si la France parvient à articuler relance industrielle, exigence de sûreté et adhésion citoyenne sur un horizon de plusieurs siècles.

Pilotable.fr

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