Nucléaire

Canicule : comment Civaux sauve le nucléaire pilotable

Trois réacteurs français sont à l’arrêt ce 21 juillet à cause de la chaleur. Golfech, Bugey, Chooz : tous immobilisés parce que l’eau des fleuves qui les refroidit ne peut plus absorber leur chaleur sans dépasser les seuils environnementaux. Pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres de là, la centrale de Civaux tourne à pleine puissance. Même canicule, résultat inverse. La différence tient à un choix technique vieux de trente ans, qu’EDF veut aujourd’hui généraliser à prix d’or.

Pourquoi la chaleur arrête des réacteurs qui n’ont pourtant rien de fragile

Un réacteur nucléaire ne craint pas la chaleur en soi. C’est sa source froide qui pose problème. Pour évacuer la chaleur produite par la fission, EDF prélève de l’eau dans un fleuve ou une rivière, l’utilise pour refroidir le circuit, puis la restitue à une température plus élevée. En temps normal, cette restitution respecte des limites fixées pour protéger la faune aquatique : un delta maximal entre l’eau amont et l’eau aval, qui se resserre encore quand le cours d’eau dépasse déjà 25°C.

L’été 2026 a fait exploser ces seuils. Depuis le 9 juillet, le réacteur n°2 de Golfech (Tarn-et-Garonne) enchaîne un arrêt d’une durée inédite pour raisons environnementales. Bugey a obtenu une dérogation thermique exceptionnelle jusqu’au 20 juillet pour continuer à tourner sur le Rhône, autorisant un réchauffement de moins de 1°C entre l’amont et l’aval au lieu des limites habituelles. Chooz complète le trio des arrêts. Rien à voir avec un défaut de sûreté : c’est une question de robinet et de thermomètre.

Centrale nucléaire française en bord de fleuve
Le refroidissement par eau de fleuve reste le talon d’Achille du parc nucléaire français en période de canicule.

Civaux, l’exception qui tourne à plein régime

Mise en service à la fin des années 1990 sur la Vienne, la centrale de Civaux (2 990 MWe) a été conçue différemment. Elle dispose des deux tours aéroréfrigérantes les plus hautes de France, 178 mètres, complétées par un système additionnel de quatre petites tours qui refroidit l’eau avant sa restitution. Résultat : dix jours d’autonomie complète sans même prélever dans la Vienne. Le 20 juillet, alors que Golfech restait à l’arrêt, l’eau prélevée à Civaux affichait 26,77°C et l’eau rejetée seulement 22,57°C, largement dans les clous réglementaires.

Christophe Rieu, directeur du site, l’a résumé sans détour dans un reportage de France Info : la centrale produit « à pleine puissance, canicule ou pas, sans aucun impact sur l’environnement ». Une phrase qui sonne presque comme un reproche silencieux au reste du parc.

Golfech, Bugey, Chooz : la facture d’un parc mal préparé

Le problème n’a rien de nouveau, mais son coût grimpe. Selon la Cour des comptes, les pertes de production pour causes environnementales ont coûté à EDF 890 millions d’euros entre 2001 et 2023, soit 0,3 % de la production annuelle du parc sur la période. À politique inchangée, ces indisponibilités pourraient tripler ou quadrupler d’ici 2050, jusqu’à 1,4 % de la production dès 2035. Sur un parc censé fournir 70 % de l’électricité du pays, la marge d’erreur se réduit vite. Nous détaillions déjà ce mécanisme lors du premier train de trois réacteurs arrêtés en juillet.

Et la fiabilité du parc ne se joue pas qu’à l’ancienneté. Les réacteurs les plus récents ne sont pas épargnés par les aléas techniques, comme le montre le nouvel arrêt de l’EPR de Flamanville, à peine quelques mois après sa mise en service. Entre canicules et déboires industriels, chaque interruption pèse sur la disponibilité globale d’un parc déjà sous tension.

8,7 milliards d’euros : le pari d’EDF pour blinder son parc

EDF a présenté début juin un plan d’adaptation climatique de 8,7 milliards d’euros sur quinze ans, soit 600 millions par an contre 150 millions aujourd’hui. Objectif : généraliser des dispositifs de refroidissement comparables à celui de Civaux sur le reste du parc, à commencer par les sites les plus exposés comme Golfech. RTE, de son côté, prévoit 20 milliards d’euros pour rendre 80 % de son réseau résilient aux fortes chaleurs, inondations et submersions d’ici 2040.

Adaptation du réseau électrique RTE au changement climatique
RTE budgète 20 milliards d’euros pour rendre son réseau résilient aux aléas climatiques d’ici 2040.

Ces sommes donnent une idée du problème : adapter un parc pensé dans les années 1970-1980 pour un climat qui n’existe plus coûte cher, et prend du temps. Répliquer l’architecture de Civaux sur un réacteur existant n’est pas un simple ajout de tuyauterie. Cela suppose des études d’impact, des autorisations environnementales et des travaux qui immobilisent le réacteur pendant les chantiers eux-mêmes.

Le nucléaire pilotable, un pari qui suppose d’anticiper

La promesse du nucléaire, c’est la pilotabilité : produire à la demande, sans dépendre du vent ou du soleil. Mais un réacteur qu’on doit arrêter en pleine canicule, au moment précis où la climatisation fait grimper la demande, perd une partie de cet avantage. La stratégie bas carbone présentée cette année mise lourdement sur le nucléaire pour tenir la trajectoire 2050. Cette trajectoire suppose un parc qui tient debout l’été comme l’hiver.

Civaux prouve que la technique existe. Reste à savoir si EDF ira assez vite pour équiper le reste du parc avant que les canicules à répétition ne rendent la facture insoutenable.

Pilotable.fr

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