Nucléaire

Canicule et nucléaire : pourquoi EDF a dû arrêter trois réacteurs

Dimanche 12 juillet 2026, en plein pic d’une canicule qui classe 37 départements en vigilance rouge, EDF arrête trois réacteurs nucléaires et réduit la puissance de huit autres. Onze unités sur les 57 que compte le parc français, sacrifiées en quelques heures pour respecter des seuils de température fixés par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection. Ce n’est pas un accident. C’est un protocole.

Canicule et baisses de production nucléaire dans la vallée du Rhône
La chaleur limite les rejets thermiques des centrales installées en bord de fleuve.

Trois réacteurs à l’arrêt, huit sous tension

Golfech n°2, sur la Garonne. Bugey n°3, sur le Rhône. Chooz n°2, sur la Meuse. Les trois réacteurs stoppés dimanche partagent un point commun : leur circuit de refroidissement dépend d’un fleuve dont la température grimpe dangereusement. À côté, huit autres unités tournent en mode dégradé, entre 50% et 80% de leur puissance nominale : les deux tranches de Saint-Alban, celle de Tricastin, deux à Blayais, Chooz n°1, et les réacteurs 4 et 5 de Bugey. Au total, la capacité perdue s’élève à environ 10 000 MW, soit la consommation de plusieurs millions de foyers.

Sur 24 heures, la perte de production atteint 120 000 à 150 000 MWh, l’équivalent de la consommation quotidienne de 15 millions d’habitants. Et ce n’est pas la première fois cet été : en juin déjà, trois réacteurs (Golfech, Bugey, Nogent-sur-Seine) avaient dû s’arrêter. Juillet marque la deuxième vague en un mois.

Pourquoi la Garonne pardonne moins que le Rhône

L’ASNR fixe, site par site, un plafond d’échauffement entre l’eau prélevée et l’eau rejetée : généralement entre 1°C et 3°C. Rien à voir avec la température absolue du fleuve. Un réacteur de 900 MW rejette environ 2 000 MW thermiques dans son circuit de refroidissement ; au-delà du seuil, l’oxygénation de l’eau se dégrade et la faune piscicole en fait les frais.

Le débit change tout. Le Rhône coule à 1 700 m³/s en moyenne, la Garonne à 630 m³/s seulement. Un fleuve plus généreux dilue mieux la chaleur rejetée, ce qui explique pourquoi Bugey a pu obtenir une marge de manœuvre que Golfech n’a pas. La Meuse, à Chooz, impose les contraintes les plus strictes de tout le parc.

La dérogation Bugey, ou l’arbitrage assumé

Le 11 juillet, veille du pic de chaleur, le ministère de l’Économie publie au Journal officiel un arrêté qui autorise Bugey à dépasser temporairement ses limites de rejet thermique, jusqu’au 20 juillet. EDF avait saisi l’ASNR dès le 8 juillet pour obtenir cette souplesse, invoquant une « situation exceptionnelle ». La dérogation fixe une limite temporaire d’échauffement du Rhône de 1°C entre l’amont et l’aval de la centrale, sous surveillance renforcée, avec des prélèvements d’oxygène dissous toutes les six heures et un engagement de réduction immédiate en cas de dégradation constatée.

RTE avait demandé le maintien des réacteurs 4 et 5 de Bugey, jugé indispensable « à la sécurité du réseau électrique ». Un choix politique, assumé, qui illustre la tension croissante entre impératifs environnementaux et impératifs d’approvisionnement. La bataille sur le financement des futurs EPR2 montre déjà que ces arbitrages ne feront que se multiplier à mesure que le parc vieillit et que le climat se réchauffe.

L’enjeu dépasse Bugey. Le nucléaire assure encore environ 70% de l’électricité produite en France. Le 22 juin, RTE évaluait déjà l’effet de la climatisation entre 10 et 14 GW de consommation supplémentaire par rapport à une période comparable sans canicule, pour une consommation moyenne attendue autour de 58 GW sur la semaine. Perdre 10 000 MW de capacité pilotable au moment précis où la demande grimpe, ce n’est pas un détail statistique.

Calendrier des restrictions de production nucléaire EDF à Bugey et Saint-Alban
Les restrictions de production se multiplient sur le parc rhodanien depuis juin.

Un système qui tient, pour l’instant

Malgré la perte de 11 réacteurs, RTE n’a déclenché aucune alerte rouge sur l’approvisionnement. Le solaire, justement dopé par le même soleil qui plombe le nucléaire, a comblé une partie du trou : les prix spot ont même été négatifs entre 10h et 17h le 12 juillet. Ironie du système électrique français, où la même canicule qui bride une source de production en dope une autre au même moment.

Mais l’équation ne tiendra pas éternellement. Les besoins en stockage pour absorber ces à-coups grandissent chaque été, et la question des normes de sûreté reste sensible : le débat sur la radioprotection, illustré par la remise en cause du principe ALARA aux États-Unis, rappelle que ces standards ne sont jamais figés pour de bon.

Combien de canicules avant d’adapter le parc ?

Un réacteur conçu dans les années 1980 n’a pas été pensé pour un Rhône à 28°C en plein mois de juillet. Les seuils ASNR, eux, n’ont pas vraiment bougé depuis des décennies. À ce rythme, deux vagues de restrictions par mois d’été pourraient devenir la norme d’ici 2030, plutôt que l’exception qu’elles sont encore aujourd’hui. EDF investira-t-il dans des systèmes de refroidissement pensés pour le climat qui vient, ou continuera-t-on à gérer canicule après canicule à coups de dérogations ministérielles publiées la veille pour le lendemain ? La réponse engage directement la sécurité d’approvisionnement de l’hiver suivant.

Pilotable.fr

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