Alors que les crises énergétiques se succèdent, Taïwan — qui a fermé son dernier réacteur nucléaire en mai 2025 — amorce un virage à 180°. Le président Lai Ching-te a évoqué le redémarrage de deux centrales, poussé par la dépendance au gaz du Moyen-Orient et les besoins colossaux en électricité de l’industrie des semi-conducteurs. Retour sur un revirement stratégique majeur en Asie-Pacifique.
Une sortie du nucléaire achevée en 2025… déjà remise en cause
Le 18 mai 2025, Taïwan fermait son dernier réacteur nucléaire, atteignant ainsi l’objectif fixé en 2016 par le Parti démocrate-progressiste (PDP) au pouvoir. Mais le sujet du redémarrage n’a jamais quitté la table.
Dès août 2025, un référendum sur la reprise des activités de la centrale de Ma’anshan rassemblait 4,3 millions de votes favorables contre 1,5 million d’opposants. Un résultat massif en faveur de l’atome, resté toutefois en deçà du seuil légal de 5 millions de votes requis pour être contraignant.
Le 21 mars 2026, c’est le président Lai Ching-te lui-même qui a évoqué le redémarrage de deux centrales pour assurer l’approvisionnement énergétique du pays sur le long terme. Le PDP au pouvoir ouvre désormais la porte à l’option nucléaire, tandis que le parti d’opposition Kuomintang exhorte le gouvernement à redémarrer les unités au plus vite et fustige la politique énergétique menée ces dix dernières années.
Une dépendance au gaz devenue intenable
Le contexte géopolitique pèse lourd dans ce revirement. Après la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine en 2022, le monde connaît de nouvelles perturbations avec les tensions militaires au Moyen-Orient. Des installations gazières majeures ont été frappées au Qatar, impactant directement Taïwan : la production qatarie représente un tiers du gaz naturel liquéfié (GNL) consommé par l’île.
Les chiffres sont éloquents. Entre 2016 et 2024, la part du gaz dans la production électrique taïwanaise est passée de 31 % à 42 %. Dans le même temps, la part du nucléaire a chuté de 13 % à zéro. Le charbon reste stable autour de 42 %, et les renouvelables n’atteignent qu’environ 11 % du mix.
Pour Taïwan comme pour d’autres pays, la sortie du nucléaire s’est traduite par un renforcement de la dépendance aux hydrocarbures importés — exactement l’inverse de la souveraineté énergétique recherchée.
L’IA et les semi-conducteurs, accélérateurs du retour au nucléaire
Au contexte géopolitique s’ajoute un facteur industriel décisif : Taïwan est le centre mondial de la fabrication de semi-conducteurs. TSMC, le géant taïwanais, occupe une place centrale dans l’infrastructure matérielle de l’intelligence artificielle. Sa technologie de packaging avancé CoWoS constitue un maillon essentiel de la chaîne d’approvisionnement mondiale de Nvidia.
Ce secteur exige un approvisionnement électrique stable et abondant — précisément ce qu’offre une énergie pilotable comme le nucléaire. Avec une production renouvelable encore insuffisante, la fiabilité de l’approvisionnement électrique taïwanais reste une problématique centrale pour l’ensemble de la chaîne de valeur technologique mondiale.
Deux centrales candidates au redémarrage
Deux des trois centrales nucléaires de l’île pourraient être redémarrées :
- Ma’anshan (sud) : deux réacteurs à eau pressurisée de 930 MWe chacun, licence Westinghouse, mis en service en 1984-1985. Unités arrêtées en juillet 2024 et mai 2025.
- Kuosheng (nord) : deux réacteurs à eau bouillante de 985 MWe chacun, licence General Electric, mis en service en 1981-1982.
L’entreprise publique Taipower a déjà soumis au Conseil de sûreté nucléaire un plan pour le redémarrage de Ma’anshan. Le processus ne sera pas immédiat : des inspections de sûreté indépendantes sont nécessaires et dureront entre 18 et 24 mois avant qu’une nouvelle autorisation d’exploitation puisse être délivrée.
Sur le plan juridique, les parlementaires taïwanais ont adopté un amendement juste avant la fermeture du dernier réacteur, permettant l’extension de licence d’exploitation de 20 ans au-delà de la limite de 40 ans jusqu’alors en vigueur — un cadre comparable aux prolongations de parc pratiquées en France.
Le cas Lungmen : l’abandon qui hante le débat
Le débat taïwanais est aussi marqué par le souvenir de Lungmen. Lancée en 1999 près de Taipei, cette centrale de deux réacteurs de 1 350 MW n’est jamais entrée en exploitation commerciale malgré la finalisation d’une unité. Les deux réacteurs, d’abord placés sous cocon, ont finalement été définitivement abandonnés — un gâchis industriel que les partisans du nucléaire citent régulièrement pour plaider contre toute nouvelle sortie précipitée.
Ce que ça signifie pour les énergies pilotables
Le cas taïwanais illustre une tendance mondiale : les pays qui ont misé sur la sortie du nucléaire se heurtent à la réalité de leur dépendance aux combustibles fossiles importés. L’Allemagne, la Belgique, et désormais Taïwan font ou feront face au même dilemme.
Pour la France, qui a au contraire choisi de relancer son programme nucléaire avec les EPR2, le revirement taïwanais conforte la thèse d’un modèle énergétique fondé sur la pilotabilité. Il confirme aussi que la demande mondiale en électricité pilotable ne fait que croître, portée par l’électrification des usages et l’explosion des besoins liés à l’IA.
Sources
- SFEN / Revue Générale Nucléaire, « Sortie du nucléaire : Taïwan en phase de rebrousser chemin », 3 avril 2026 — Lire l’article original
- Focus Taiwan, déclarations du président Lai Ching-te, mars 2026
- World Nuclear News, plan de redémarrage de Taipower, avril 2026
- Institut Montaigne, entretien avec Cheng Ting-Fang (Nikkei Asia)


