La France produit 70 % de son électricité avec des atomes d’uranium importés, fabrique ses batteries avec du lithium extrait en Australie et dépend de la Chine pour ses terres rares. La souveraineté énergétique est-elle un objectif atteignable, ou un horizon perpétuellement fuyant ?
L’uranium : une dépendance maîtrisée
La France ne dispose pas de mines d’uranium en exploitation sur son territoire. L’intégralité du combustible nucléaire est importée, principalement du Kazakhstan, du Canada et du Niger. Cette dépendance est toutefois fortement atténuée par trois facteurs structurels.
Premièrement, Orano détient des participations dans des mines réparties sur plusieurs continents, diversifiant les sources d’approvisionnement. Deuxièmement, le cycle du combustible fermé français — unique au monde à l’échelle industrielle — permet de recycler le plutonium et l’uranium de retraitement en combustible MOX, réduisant de 17 % la consommation d’uranium naturel. Troisièmement, la France détient des stocks stratégiques de plusieurs années de consommation, un tampon inexistant pour le gaz ou le pétrole.
L’investissement d’Orano de 1,7 milliard d’euros au Tricastin pour augmenter les capacités d’enrichissement renforce encore cette autonomie industrielle. La géopolitique de l’uranium reste un sujet de vigilance, mais la position française est bien plus robuste que celle de la plupart des pays européens.
Le lithium et les métaux critiques : le talon d’Achille
La transition énergétique déplace les dépendances. Si elle réduit la consommation de fossiles importés, elle augmente la demande de métaux critiques : lithium pour les batteries, cobalt pour les cathodes, nickel, manganèse, graphite, cuivre, terres rares pour les aimants permanents des éoliennes et des moteurs électriques.
Sur ces métaux, la dépendance européenne est massive. La Chine raffine plus de 60 % du lithium mondial, 70 % du cobalt et 90 % des terres rares. La République démocratique du Congo fournit 70 % du cobalt extrait. L’Australie et le Chili dominent l’extraction du lithium.
Les gigafactories ACC et Verkor installées en France réduisent la dépendance sur la fabrication de cellules, mais pas sur l’approvisionnement en matières premières. Le projet de mine de lithium à Échassières (Allier), porté par Imerys, pourrait couvrir 3 à 5 % des besoins européens — un début, pas une solution complète.
Le nucléaire : un atout de souveraineté structurel
Le programme EPR2 s’inscrit dans une logique de souveraineté énergétique. Un réacteur nucléaire de 1 650 MW produit de l’électricité pendant 60 ans avec quelques centaines de tonnes de combustible. À titre de comparaison, une centrale à gaz de même puissance consomme des millions de tonnes de gaz naturel par an, intégralement importé.
La PPE3 reconnaît explicitement le nucléaire comme un pilier de la souveraineté énergétique, aux côtés des énergies renouvelables et du stockage. L’enjeu est de maintenir la compétence industrielle sur l’ensemble de la chaîne de valeur : conception, construction, exploitation, cycle du combustible, démantèlement.
L’hydrogène : souveraineté ou nouvelle dépendance ?
L’hydrogène illustre l’ambivalence de la souveraineté énergétique. Produit localement par électrolyse à partir d’électricité nucléaire ou renouvelable, il réduit la dépendance aux hydrocarbures importés. Mais le développement de la filière nécessite des électrolyseurs dont les composants critiques (membranes, catalyseurs) sont encore largement importés.
La stratégie nationale hydrogène de 9 milliards d’euros vise précisément à construire une filière industrielle française et européenne, de l’électrolyseur au réservoir, en passant par le transport et la distribution. L’ADEME soutient les projets de localisation industrielle.
Le recyclage comme levier de souveraineté
À terme, le recyclage des batteries et des équipements en fin de vie pourrait réduire significativement la dépendance aux importations de métaux critiques. La réglementation européenne impose des taux de recyclage croissants pour les batteries (70 % de récupération du lithium d’ici 2030). Les usines de recyclage en cours de construction en France (Eramet, Solvay) visent à créer une économie circulaire des métaux de la transition.
Pour le nucléaire, la France dispose déjà de cette circularité grâce au retraitement à La Hague. L’investissement d’Orano dans le cycle du combustible perpétue cet avantage structurel.
Souveraineté absolue ou résilience stratégique ?
La souveraineté énergétique totale est un mythe. Aucun pays ne maîtrise l’intégralité de ses chaînes d’approvisionnement. L’objectif réaliste est la résilience stratégique : diversifier les fournisseurs, sécuriser les stocks, développer les compétences industrielles domestiques, investir dans le recyclage et la substitution de matériaux.
Sur ce plan, la France dispose d’atouts considérables : un parc nucléaire puissant, un cycle du combustible complet, des gigafactories de batteries en construction, une filière hydrogène en structuration. Les dépendances persistent, mais elles sont identifiées, diversifiées et progressivement réduites. La souveraineté énergétique ne se décrète pas — elle se construit, investissement après investissement.


