Nucléaire

SMR à sels fondus : Stellaria et le CEA lancent l’INB ALPHA à Cadarache

La filière des petits réacteurs modulaires français vient de franchir une étape concrète. Le 21 avril 2026, la start-up Stellaria et le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) ont signé une lettre d’intention portant sur la création d’une nouvelle Installation Nucléaire de Base (INB) baptisée ALPHA, destinée à accueillir un démonstrateur de réacteur à sels fondus à neutrons rapides sur le centre de Cadarache, à quelques kilomètres seulement du chantier ITER.

Réacteur nucléaire de quatrième génération - illustration technologique
Stellaria et le CEA étudient l’implantation d’un démonstrateur de réacteur à sels fondus à Cadarache.

ALPHA, l’INB qui doit héberger trois briques technologiques

L’installation projetée n’est pas un réacteur isolé : elle regroupera trois infrastructures complémentaires sur un même périmètre nucléaire. Le bâtiment principal accueillera Alvin, une maquette critique destinée à valider la physique des réacteurs à sels fondus à spectre rapide. Une seconde brique abritera MegAlvin, le prototype de démonstration d’une puissance de 10 MWe, considéré comme la « tête de série » des futurs réacteurs commerciaux Stellaria. Enfin, une usine de fabrication des sels combustibles complétera l’ensemble pour fournir à la fois la maquette et le démonstrateur.

Cette architecture en trois temps doit permettre à Stellaria de boucler sa boucle technologique en France, sans dépendance étrangère sur un cycle de combustible particulièrement sensible. Le choix du site de Cadarache n’a rien d’anodin : le centre du CEA dispose déjà des infrastructures de sûreté, du retour d’expérience d’ASTRID sur les neutrons rapides et du voisinage immédiat d’ITER, qui dynamise tout l’écosystème nucléaire de la région Sud.

Un réacteur à sels fondus pour brûler les déchets et l’uranium appauvri

Le procédé Stellaria diffère radicalement des réacteurs à eau pressurisée du parc EDF. Le combustible n’est plus solide mais liquide : il circule sous forme de sels fondus à haute température dans le cœur du réacteur. La fission s’opère à neutrons rapides, ce qui ouvre la porte à une utilisation très différente du combustible.

Concrètement, ce type de filière permet de valoriser les 300 000 tonnes d’uranium appauvri stockées sur le sol français et de consommer les actinides mineurs présents dans les déchets de haute activité à vie longue. Stellaria revendique un réacteur capable de « détruire plus de déchets qu’il n’en produit », un argument de poids alors que la PPE3 publiée en février 2026 a placé la fermeture du cycle parmi ses priorités stratégiques.

Le rendement thermodynamique élevé du fluide caloporteur, ainsi que les propriétés intrinsèques de sûreté du sel fondu (pas de pression, drainage gravitaire en cas d’incident), font de cette technologie l’un des paris les plus sérieux des réacteurs dits de quatrième génération, dans la lignée du programme ASTRID mais avec une logique start-up.

Stellaria, deuxième start-up française à viser une autorisation

Issue d’une co-fondation entre le CEA et Schneider Electric, la jeune pousse grenobloise est devenue, avec cette annonce, la deuxième start-up française à formaliser une demande d’autorisation pour un SMR, après Jimmy Energy. Elle rejoint un peloton hexagonal qui compte également Calogena, Naarea, Hexana, Otrera ou encore Blue Capsule, chacun défendant une technologie distincte.

La signature avec le CEA ne vaut pas encore feu vert réglementaire : la lettre d’intention ouvre la phase de faisabilité technique et d’études de sûreté préalables au dépôt formel auprès de l’ASNR. Stellaria espère néanmoins construire son démonstrateur d’ici la fin de la décennie, en cohérence avec l’objectif de la PPE3 d’avoir « au moins un prototype de SMR à l’horizon 2030 ».

Un signal pour la souveraineté du combustible

L’annonce arrive à un moment charnière pour la filière. La semaine dernière, Arabelle Solutions, filiale d’EDF, a confirmé l’investissement de 100 M€ à Chalon-sur-Saône pour les échangeurs des futurs EPR2. Le programme nouveau nucléaire d’EDF, le déploiement attendu des SMR et la fermeture du cycle composent désormais un triptyque cohérent : produire massivement, produire en local et recycler ce qui ne l’était pas.

Salle de contrôle ingénierie nucléaire - filière française
La filière française cherche à reconstituer une offre complète, du combustible recyclé aux SMR de quatrième génération.

Dans une logique de souveraineté, le projet ALPHA présente un atout particulier : il transforme un passif (les déchets et l’uranium appauvri) en ressource énergétique. Si la démonstration tient ses promesses, c’est un débouché structurant pour Orano, qui prépare la production de MOX et qui devrait trouver dans les sels fondus un nouveau marché de combustibles à haute valeur ajoutée.

Quelles prochaines étapes ?

D’ici fin 2026, Stellaria et le CEA doivent finaliser une étude de faisabilité conjointe précisant l’implantation exacte de l’INB sur le site de Cadarache, le calendrier de construction et le financement. La start-up a déjà bouclé un tour de table de plusieurs dizaines de millions d’euros et bénéficie du soutien du plan France 2030, qui consacre près de 1,7 Md€ aux SMR et réacteurs avancés.

Le dépôt formel de la demande d’autorisation de création (DAC) auprès de l’ASNR constituera la prochaine étape critique : c’est elle qui figera l’option technologique et déclenchera l’instruction de sûreté. Pour la France, qui veut redevenir le pays de référence du nucléaire pilotable, la séquence à venir aura valeur de test : ALPHA peut-il devenir le laboratoire à ciel ouvert du nucléaire avancé européen, comme ITER l’est déjà pour la fusion ?

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