Le 28 mai 2026, Lhyfe et le groupe autrichien STRABAG ont signé un accord de co-développement de projets d’hydrogène vert. Cible prioritaire affichée par les deux partenaires : l’Allemagne. Pas la France. Le timing n’a rien d’un hasard et il en dit long sur l’état de la filière française.
Une alliance ciblée sur le marché allemand
L’accord couvre la production, le développement et la livraison de projets RFNBO (Renewable Fuels of Non-Biological Origin), c’est-à-dire l’hydrogène certifié renouvelable au sens européen. STRABAG apporte son ingénierie industrielle et sa capacité de construction. Lhyfe apporte sa technologie d’électrolyseurs et son expertise opérationnelle.
Lhyfe ne part pas de zéro outre-Rhin. Le producteur nantais dispose déjà de 4 sites RFNBO certifiés, 2 autres en construction, et opère l’une des plus grandes flottes européennes de conteneurs hydrogène de type 4 (plus de 80 unités). Le contrat de fourniture annoncé en parallèle avec un opérateur allemand de stations-service vient confirmer la tendance. C’est le cinquième débouché commercial signé par Lhyfe en Allemagne.
RED III : pourquoi Berlin avance plus vite que Paris
La raison est juridique autant qu’industrielle. L’Allemagne est en train de transposer dans son droit national la directive européenne RED III sur les énergies renouvelables. Cette transposition introduit des objectifs contraignants d’incorporation d’hydrogène renouvelable dans l’industrie et les transports. Conséquence directe : les producteurs disposent d’une visibilité sur leur demande à 5 ou 10 ans, donc d’une capacité à boucler des plans de financement bancaire.
La France, qui dispose pourtant d’une stratégie nationale dotée de 9 milliards d’euros et de 15 projets PIIEC validés par Bruxelles, n’a pas encore enclenché ce niveau d’obligation. Résultat : la demande domestique reste théorique tant que les industriels n’ont pas leurs propres trajectoires de décarbonation contractualisées.
La filière française cherche ses débouchés à l’extérieur
Le contraste est frappant avec la situation hexagonale. Depuis 18 mois, la filière hydrogène française accumule les casseroles. McPhy en liquidation, GCK en redressement judiciaire mi-mai, Hopium au plan modifié, Hyvia, Safra, e-Néo : la liste des dépôts de bilan s’allonge. Notre dossier McPhy en liquidation : la filière hydrogène fragilisée documentait déjà cette fragilité.
La mobilité hydrogène, sur laquelle reposait une bonne part du modèle économique français, ne décolle pas. L’Europe décroche face à l’Asie sur les ventes de véhicules à pile à combustible : moins de 100 immatriculations en France au premier trimestre 2026.

Industrie lourde plutôt que mobilité légère
Le glissement de Lhyfe vers l’Allemagne illustre un repositionnement stratégique. La mobilité légère est abandonnée à l’électrique. L’hydrogène se recentre sur la décarbonation industrielle (acier, ammoniac, raffinage) et les transports lourds (bus, camions, trains). Ces marchés ont besoin de molécules certifiées RFNBO en gros volumes, avec des contrats long terme. Exactement ce que la transposition allemande de RED III rend possible.
Côté capacités, Lhyfe affiche 21 MW d’électrolyse installés et 1,4 GW de projets en développement. La société présente aussi un argument souvent ignoré : la production d’hydrogène à proximité directe des points de consommation, pour éviter les coûts logistiques de transport sous haute pression.
L’écart de maturité entre les deux marchés se chiffre. En Allemagne, les obligations RED III prévues à horizon 2030 imposent des quotas d’hydrogène renouvelable dans l’industrie qui se traduisent par une demande potentielle estimée à plusieurs centaines de milliers de tonnes par an. En France, la stratégie hydrogène vise 4,5 GW d’électrolyseurs installés en 2030 mais sans calendrier contraignant côté demande. Les industriels français qui décarbonent par H2 le font sur la base de feuilles de route volontaires, soutenues par subvention plus que par obligation.
Le risque industriel : voir la valeur partir à l’export
Pour la France, le pari Lhyfe-STRABAG soulève une question dérangeante. Si les acteurs français de l’hydrogène développent désormais leur croissance commerciale en Allemagne, où ira la valeur ajoutée industrielle ? La fabrication des électrolyseurs reste française. Mais l’ingénierie d’intégration, la construction, la maintenance et la vente d’hydrogène se feront sur le marché allemand. Avec des emplois et des marges qui suivent.
Le débat sur l’hydrogène rose nucléaire, défendu par Paris à Bruxelles, reste cohérent sur le papier. Mais il bute sur un problème de marché : tant que les industriels français ne sont pas contraints d’incorporer de l’hydrogène renouvelable, les électrolyseurs raccordés au parc EDF n’auront pas de débouchés captifs.
Ce que cela dit pour la suite
La signature Lhyfe-STRABAG marque sans doute moins une bonne nouvelle qu’un avertissement. La filière hydrogène française a la technologie, les capitaux publics, les projets industriels labellisés. Elle a moins la demande captive et les obligations réglementaires qui font décoller un marché. Le pari allemand est cohérent pour les actionnaires de Lhyfe. Il ne l’est pas forcément pour la souveraineté industrielle française.
Quelle sera la prochaine étape ? Soit Paris accélère la transposition contraignante de RED III pour rééquilibrer la demande domestique, soit la filière française continue d’exporter sa capacité de développement. Le bras de fer entre les deux logiques se jouera dans les prochains mois.


