Hydrogène

McPhy en liquidation : la filière hydrogène fragilisée

Le 14 mai 2026, McPhy a confirmé sa bascule en liquidation judiciaire. L’ex-pépite française de l’électrolyse n’a trouvé aucun repreneur avant l’échéance du 9 mai. Les actionnaires perdront tout. Pour la filière hydrogène française, ce verdict n’est pas un accident isolé : il fait écho à une équation industrielle qui n’a jamais été résolue.

Une liquidation longtemps redoutée

La procédure n’a surpris que ceux qui n’avaient pas regardé les comptes. Cotée depuis 2014, un temps intégrée au SBF 120, McPhy avait accumulé pertes et alertes depuis 2021. Le groupe avait ouvert début avril une procédure de conciliation, dans l’espoir de décrocher un repreneur. La date butoir était fixée au 9 mai. Aucune offre globale n’est arrivée à temps.

L’entreprise franc-comtoise, qui devait incarner la souveraineté française sur l’électrolyse, employait encore plusieurs centaines de personnes entre Belfort, La Motte-Fanjas et l’Allemagne. Le tribunal de Grenoble a entériné la liquidation, qui s’accompagnera d’un retrait de cote et d’une perte totale pour les actionnaires. Les actifs résiduels, propriété intellectuelle, brevets, lignes de production, pourraient encore intéresser des acquéreurs ciblés. Mais la promesse industrielle d’origine, elle, est éteinte.

Pourquoi McPhy a-t-il décroché ?

La cause n’est pas technologique. L’entreprise maîtrisait à la fois l’électrolyse alcaline et les stations hydrogène. Elle disposait d’une gigafactory à Belfort soutenue par l’État, d’un carnet de clients européens et d’un accès aux subventions IPCEI. La défaillance s’explique par autre chose : un décalage durable entre le calendrier industriel et la vitesse à laquelle les commandes fermes se sont matérialisées.

Mobilité hydrogène en Europe
La mobilité hydrogène légère décroche brutalement en Europe au T1 2026, fragilisant un débouché historique des électrolyseurs.

Les premiers contrats d’envergure ont glissé. Les décisions finales d’investissement des grands projets de décarbonation, en particulier dans la sidérurgie et la chimie, ont été repoussées à plusieurs reprises. Pendant ce temps, les coûts fixes ont continué à courir. Le besoin de fonds de roulement a explosé. La trésorerie a fondu plus vite que les commandes ne sont rentrées.

S’y ajoute la concurrence chinoise, qui propose des électrolyseurs alcalins à des prix difficilement tenables pour un industriel européen sans verrouillage réglementaire. Et un environnement de prix de l’électricité plus erratique qu’attendu, qui a dégradé le business plan des futurs clients de McPhy avant même la mise en service de leurs unités.

Le contraste Lhyfe : structurer la demande avant l’offre

La même semaine, Lhyfe annonçait un contrat pluriannuel avec BMW pour alimenter en hydrogène vert le centre R&D autrichien de Steyr, où s’industrialise la pile à combustible du futur iX5 Hydrogen. Le Nantais opère désormais quatre sites de production en France et en Allemagne, avec une capacité cumulée pouvant atteindre 8,5 tonnes d’H2 vert par jour, et deux sites supplémentaires programmés pour fin 2026.

La différence saute aux yeux. Lhyfe n’a pas misé sur la vente d’équipement, marché où la concurrence asiatique est féroce. Le Nantais s’est positionné sur la production et la logistique d’hydrogène renouvelable, dans une logique de fourniture B2B sécurisée par des contrats longs. Plus de 850 livraisons en 2025, des partenaires industriels qui contractualisent sur plusieurs années, une flotte de transport « bulk » parmi les plus importantes de l’UE.

Là où McPhy attendait des commandes d’usines à construire, Lhyfe a verrouillé l’accès à des usages déjà existants : R&D automobile, bus locaux, chariots élévateurs, sites industriels. Ce positionnement aval explique l’écart de trajectoire, autant que la qualité du management.

Ce que cette chute dit de la stratégie hydrogène française

La France a annoncé en 2025 une enveloppe de 4 milliards d’euros pour la production d’hydrogène bas carbone sur quinze ans. Le dispositif est censé sécuriser la compétitivité de la molécule décarbonée par un mécanisme de soutien. Sur le papier, c’est cohérent. En pratique, le calendrier de notification européenne et les arbitrages budgétaires retardent encore l’effet réel sur les commandes.

L’effondrement de McPhy interroge donc une équation simple : la France peut-elle construire une filière industrielle hydrogène sans demande captive assurée ? Le débat sur la définition de l’hydrogène « bas carbone », le sort de la mobilité H2 légère, en net décrochage face à l’Asie au T1 2026, et la lenteur des décisions finales d’investissement de l’industrie lourde forment un cocktail défavorable aux fabricants d’électrolyseurs européens.

À court terme, deux acteurs français principaux subsistent côté équipement : Genvia, soutenu par Schlumberger et le CEA, sur l’électrolyse à haute température, et Elogen, filiale de GTT, sur la PEM. Tous deux misent sur des marchés différents et des modèles capitalistiques plus robustes. Mais l’écosystème français des électrolyseurs « pure player » cotés sort affaibli de cette séquence.

Et maintenant ? Trois variables à surveiller

D’abord, la rapidité avec laquelle les premiers grands projets de décarbonation industrielle (ArcelorMittal, Air Liquide, TotalEnergies, Engie) prennent leur décision finale d’investissement. Sans demande ferme, aucun fabricant ne tient.

Ensuite, la trajectoire de prix de l’électricité décarbonée. Le mécanisme français de soutien à l’hydrogène bas carbone ne devient lisible pour les industriels que si l’électricité reste durablement compétitive. Le rôle du parc nucléaire pilotable, et plus tard des EPR2, est ici structurant.

Enfin, la cohérence européenne. AccelerateEU, le catalogue publié le 13 mai 2026 par la Commission, mise sur l’électrification et les énergies locales propres. Reste à voir si les 27 décident d’aligner leurs cadres de soutien à l’hydrogène, ou si chaque capitale continue d’improviser. McPhy, à sa façon, sanctionne cette absence d’alignement.

La liquidation d’un acteur n’est jamais la fin d’une filière. Mais elle fixe une frontière : celle entre ceux qui ont eu raison trop tôt et ceux qui réussiront à transformer la promesse en revenu. La filière hydrogène française dispose encore d’atouts (savoir-faire, capital nucléaire pilotable, programme France 2030). La fenêtre, elle, se referme.

Pilotable.fr

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