Dix-sept millions d’euros. C’est la somme qu’Otrera New Energy vient de réunir pour faire avancer son réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium. Derrière ce chiffre encore modeste à l’échelle du nucléaire, il y a un signal : la filière française du réacteur avancé sort du laboratoire et commence à structurer sa chaîne industrielle.
Un tour de table qui réunit la filière
Le financement combine des fonds propres et des subventions issues du programme France 2030. Ce qui frappe, c’est la liste des actionnaires. On y trouve le Groupe EDF, qui prend une participation minoritaire, mais aussi le Groupe ADF, Ingerop, Onet Technologies, le Groupe REEL, le Groupe SNEF, le Fonds Exergon, Fortil Group et Fonds Normandie Participations. Autrement dit, un échantillon représentatif de l’ingénierie et de la fabrication nucléaire tricolore.
Pour Stéphane Langrand, directeur général du Groupe ADF, la technologie d’Otrera est « une solution innovante et pragmatique pour les réacteurs de 4ème génération ». Côté EDF, Bernard Salha, directeur de la R&D, indique que le groupe « accompagne les travaux de recherche et développement menés par la société autour des réacteurs rapides refroidis au sodium et suit l’évolution de cette technologie ». Une formule prudente, mais l’électricien historique a décidé d’y mettre sa signature.

Le pari du sodium et de la quatrième génération
Un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium ne ressemble pas à nos centrales actuelles. La France connaît bien cette voie. Phénix et Superphénix ont laissé plusieurs décennies de retour d’expérience. Otrera reprend ce fil, tout en réinterrogeant le cahier des charges historique pour coller aux impératifs d’aujourd’hui : sûreté, industrialisation en série, souveraineté.
L’intérêt du concept ? Ces réacteurs peuvent, en théorie, consommer une partie des matières issues du parc existant et fonctionner en cycle plus fermé. La promesse est double : produire une électricité pilotable et bas carbone, et mieux valoriser le combustible. Reste que la 4ème génération cumule les défis techniques. Le sodium liquide impose une chimie et une sûreté exigeantes. C’est précisément ce que l’argent frais doit permettre de démontrer.
Une usine normande et un calendrier serré
Les fonds sécurisés ouvrent plusieurs chantiers en même temps. Otrera lance son avant-projet détaillé, l’étape qui consolide les démonstrations de sûreté et dimensionne les principaux composants. L’entreprise engage aussi la validation de ses choix technologiques via des moyens d’essais dédiés, et muscle ses équipes d’ingénierie et d’industrialisation.
Le volet industriel se dessine en Normandie, près de Cherbourg. Le futur site visera la fabrication et l’assemblage des composants critiques nécessaires à un déploiement en série. Le choix du territoire n’a rien d’anodin : la région concentre déjà des compétences nucléaires et navales de premier plan, entre l’usine Orano de La Hague et les chantiers de Naval Group.
La suite est déjà programmée. Otrera annonce vouloir boucler, d’ici la fin 2026, une nouvelle levée d’au moins 40 millions d’euros. Ce troisième tour financera la montée en maturité des composants, le renforcement des partenariats industriels et l’accélération du projet d’usine.
Pourquoi le pilotable revient au premier plan
Le timing n’est pas neutre. Pendant que la France débat de réacteurs pour 2040, la canicule de l’été rappelle à quel point la production pilotable compte. Fin juin, près de 4 GW de nucléaire ont été bridés pour protéger les fleuves, sans que RTE ne signale de risque sur la disponibilité. Un réacteur au sodium, moins dépendant du refroidissement par eau de rivière selon ses concepteurs, fait partie des réponses étudiées pour un mix plus résilient. C’est un argument que la filière avance de plus en plus souvent.
Cette flexibilité a un coût et un calendrier. Otrera ne produira pas d’électricité avant de longues années. Mais la logique de fond est claire : disposer, à terme, de briques bas carbone capables de suivre la demande, là où le solaire et l’éolien apportent du volume sans garantir la puissance à la pointe.
Ce que ce financement dit de la relance
Otrera ne joue pas seule. La France pousse plusieurs paris parallèles sur le nucléaire de demain. EDF avance sur les petits réacteurs modulaires, notamment pour répondre à la demande électrique des centres de données, comme nous l’avons détaillé dans notre article sur les SMR d’EDF pour les data centers de l’IA. À l’échelle européenne, le mouvement est le même : la Suède vient de choisir Rolls-Royce pour relancer son nucléaire après quarante ans.
Ces initiatives partagent un point commun. Elles cherchent des financements dans un contexte où le grand nucléaire coûte cher et prend du temps. EDF a d’ailleurs dû céder des actifs pour financer ses EPR2. Les jeunes pousses comme Otrera avancent avec des tickets plus petits, des consortiums larges et des calendriers qui restent, il faut le dire, ambitieux.
Alors, simple effet d’annonce ou vraie brique industrielle ? La réponse se lira dans dix-huit mois, quand la prochaine levée de 40 millions sera bouclée ou non. Le sodium a déjà connu, en France, des espoirs suivis de déceptions. Cette fois, la filière avance en meute plutôt qu’en solitaire. Ce n’est pas une garantie de succès, mais ça change la donne.


