La France négocie avec la Pologne et la Tchéquie pour construire des réacteurs nucléaires dans ces deux pays. EDF et Framatome portent l’offre française face à une concurrence redoutable : le coréen KHNP et l’américain Westinghouse. Un dossier où la diplomatie économique et la géopolitique se mêlent intimement.
La Pologne : un marché à 40 milliards d’euros
La Pologne, dont l’électricité provient à 70 % du charbon, a pris un virage nucléaire historique. Varsovie a lancé un programme de construction de six réacteurs sur deux sites, pour une puissance cumulée d’environ 9 GW. Le premier site, Lubiatowo-Kopalino sur la côte baltique, accueillera trois réacteurs AP1000 de Westinghouse — un contrat déjà attribué à l’américain avec le soutien diplomatique de Washington.
Mais le deuxième site, Patnów en Pologne centrale, est encore en jeu. C’est là que la France concentre ses efforts. Les négociations portent sur la construction de deux ou trois EPR de nouvelle génération, pour un montant estimé entre 30 et 40 milliards d’euros. EDF a remis une offre industrielle détaillée à l’opérateur polonais PEJ (Polskie Elektrownie Jądrowe).
L’offre française mise sur plusieurs atouts : la technologie EPR, réacteur de troisième génération le plus puissant au monde (1 670 MW) ; le retour d’expérience de Flamanville et de Taishan (Chine) ; et surtout la capacité de Framatome à fournir le combustible, créant une relation de long terme avec le client.
La Tchéquie : un contrat en voie de finalisation
En République tchèque, la situation est plus avancée mais aussi plus incertaine pour la France. Prague a lancé un appel d’offres pour la construction d’un nouveau réacteur à Dukovany, auquel ont répondu EDF (EPR 1200), KHNP (APR-1400) et Westinghouse (AP1000). Le sud-coréen KHNP est considéré comme favori, grâce à un prix compétitif et à une politique commerciale agressive soutenue par Séoul.
La France joue la carte de la souveraineté européenne. Lors du sommet sur le nucléaire civil de mars 2026, Emmanuel Macron a plaidé pour que les pays européens privilégient des fournisseurs européens, arguant que la dépendance à des technologies extra-européennes fragiliserait l’autonomie stratégique du continent. Un argument qui résonne particulièrement dans le contexte post-Ukraine, où la dépendance au gaz russe a démontré les risques de la dépendance énergétique.
La concurrence sud-coréenne et américaine
Le principal concurrent de la France est la Corée du Sud. KHNP a démontré sa capacité à construire dans les délais avec les quatre réacteurs de Barakah aux Émirats arabes unis, livrés entre 2020 et 2024. Son réacteur APR-1400 est moins puissant que l’EPR (1 400 MW contre 1 670 MW) mais bénéficie d’un retour d’expérience industriel solide et de prix attractifs.
Westinghouse, adossé au groupe canadien Cameco et au fonds Brookfield, mise sur l’AP1000 déjà en construction en Pologne. L’entreprise américaine bénéficie du soutien politique de Washington et de la présence militaire américaine en Europe de l’Est, un facteur qui pèse dans les arbitrages géopolitiques de pays comme la Pologne.
Les atouts de l’offre française
Face à cette concurrence, la France peut compter sur plusieurs avantages. D’abord, une offre intégrée : EDF comme exploitant de référence (56 réacteurs en France), Framatome pour les équipements et le combustible, Orano pour le cycle aval. Aucun autre pays ne propose une filière aussi complète.
Ensuite, la taxonomie européenne, qui classe le nucléaire parmi les investissements durables, facilite le financement des projets par des banques et fonds européens. Un argument de poids pour des pays comme la Pologne, qui cherchent à mobiliser les fonds structurels de l’Union européenne.
Enfin, le GIFEN (Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire) mobilise ses 5 500 entreprises membres pour proposer des offres de localisation industrielle : transfert de technologie, création de coentreprises, formation de la main-d’œuvre locale. Une stratégie qui séduit les pays acheteurs soucieux de développer leur propre tissu industriel nucléaire.
Un enjeu vital pour la filière
L’export n’est pas qu’une question de prestige. Il est vital pour amortir les coûts de développement de la technologie EPR et pour maintenir la base industrielle française à un niveau de charge suffisant. Le programme EPR2 français de six réacteurs ne suffira pas à alimenter durablement les carnets de commandes de la filière. Remporter un ou deux contrats à l’export en Europe de l’Est changerait la donne pour des entreprises comme Framatome, dont l’usine du Creusot a besoin de volumes pour justifier les investissements de Forge+.
Ce qu’il faut retenir
- La France négocie la construction de réacteurs EPR en Pologne (site de Patnów) et en Tchéquie (Dukovany).
- La concurrence est vive avec la Corée du Sud (KHNP) et les États-Unis (Westinghouse).
- Paris joue la carte de la souveraineté européenne et d’une offre industrielle intégrée unique.
- L’export est essentiel pour amortir les investissements de la filière française et maintenir sa base industrielle.


