Nucléaire

Cattenom et Chooz à l’arrêt : la sécheresse rattrape le nucléaire français

Deux réacteurs arrêtés en moins de vingt-quatre heures, sans le moindre incident technique. Début août, Cattenom et Chooz ont cessé de produire parce que la Moselle et la Meuse manquaient d’eau. Le nucléaire français découvre ainsi, saison après saison, que sa disponibilité ne dépend pas seulement de la maintenance.

Centrale nucléaire en bord de fleuve pendant un épisode de sécheresse
Les débits fluviaux conditionnent la capacité de refroidissement d’une grande partie du parc français.

Ce qui s’est passé entre le 31 juillet et le 1er août

L’unité n°1 de Cattenom a été mise à l’arrêt préventif dans la nuit du 31 juillet au 1er août. Quelques heures plus tard, Chooz n°1 suivait, peu après 23 h. L’unité n°2 de Chooz, elle, était déjà découplée depuis le 11 juillet pour la même raison.

EDF a été explicite dans sa communication : « les conditions climatiques observées ces dernières semaines ont entraîné une baisse du débit de la Moselle. Afin de respecter la réglementation environnementale, l’unité de production n°1 de la centrale a été mise à l’arrêt de manière préventive dans la nuit du 31 juillet au 1er août. »

Le résultat sur le site lorrain donne la mesure du problème. Seule l’unité n°3 alimentait encore le réseau, les tranches 2 et 4 étant déjà immobilisées pour maintenance programmée. Un site de 5 200 MW réduit à un quart de sa puissance, en plein été.

Pourquoi un fleuve bas suffit à stopper un réacteur

La physique ne laisse pas beaucoup de marge. Un réacteur de 1 300 MW électriques rejette environ 2 000 MW thermiques dans son environnement. Cette chaleur doit partir quelque part, et pour les sites fluviaux, ce quelque part est la rivière.

Quand le débit chute, le volume disponible pour diluer cette chaleur diminue dans les mêmes proportions. L’échauffement de l’eau rejetée grimpe alors mécaniquement. Or la réglementation française plafonne cet échauffement entre +1 °C et +3 °C selon les sites, pour protéger les écosystèmes aquatiques. Passé ce seuil, il n’y a pas de discussion possible : on baisse la puissance, puis on arrête.

À Chooz, une couche s’ajoute. La gestion des eaux de la Meuse relève d’un accord franco-belge signé le 8 septembre 1998. Les arrêts y répondent donc à un cadre transfrontalier, pas seulement à une norme nationale.

Une contrainte structurelle, pas un accident de l’été

Sur les 57 réacteurs du parc, une large majorité est installée en bord de cours d’eau. Les sites côtiers comme Gravelines, Flamanville ou Penly disposent d’une source froide quasi illimitée. Les autres, non.

Cette vulnérabilité n’est pas nouvelle. Ce qui change, c’est sa fréquence. Le parc a déjà géré des baisses de charge en juin, quand la canicule a mis à l’épreuve les sites du Rhône. Nous avions détaillé à l’époque comment Civaux avait absorbé le choc. Un mois et demi plus tard, ce sont deux tranches entières qui s’arrêtent.

Tours aéroréfrigérantes d'une centrale nucléaire
Les tours aéroréfrigérantes réduisent les prélèvements, mais ne suppriment pas la dépendance au débit.

Les tours aéroréfrigérantes, présentes à Cattenom comme à Chooz, limitent déjà fortement les prélèvements par rapport à un refroidissement en circuit ouvert. Elles ne règlent pas tout. L’eau évaporée doit être compensée, et le rejet résiduel reste soumis au plafond thermique.

Le coût, et la question qu’il pose

Chaque tranche indisponible se traduit par des achats sur le marché ou par un manque à gagner en pleine période de prix estivaux volatils. EDF vient de publier des résultats semestriels contrastés, avec 190 TWh de production nucléaire au premier semestre mais un EBITDA en recul de 9 %. Des arrêts climatiques répétés au troisième trimestre ne vont pas arranger l’équation.

Reste le sujet de fond. La PPE3 mise sur une prolongation massive du parc existant et sur six EPR2, dont la construction sera pilotée avec Technip Energies. Ces réacteurs seront exploités jusque dans les années 2100. Les projections hydrologiques pour la Moselle et la Meuse à cet horizon ne ressemblent pas à celles des années 1980, quand le parc actuel a été dimensionné.

Les options sur la table

Trois pistes reviennent dans les échanges de la filière. Renforcer les tours aéroréfrigérantes sur les sites les plus exposés, ce qui coûte cher et ne s’improvise pas sur une tranche en exploitation. Réviser les seuils d’échauffement au cas par cas, avec des dérogations temporaires déjà utilisées lors des étés 2003, 2018 et 2022, mais qui déplacent le problème vers les milieux aquatiques. Ou privilégier les implantations côtières pour les futurs réacteurs, ce que le programme EPR2 fait déjà avec Penly, Gravelines et Bugey.

Ce troisième point mérite d’être noté : Bugey est un site fluvial, sur le Rhône. Le choix n’a donc rien d’automatique.

Le nucléaire reste la colonne vertébrale du système électrique français, et rien de ce qui précède ne le remet en cause. Mais il faudra cesser de traiter ces arrêts comme des anomalies météorologiques. Ils sont devenus une donnée d’exploitation. La vraie question n’est pas de savoir si Cattenom s’arrêtera encore, c’est de savoir combien de gigawatts flexibles, stockage, effacement ou hydraulique, la France aura mis en face pour absorber ces creux quand ils deviendront annuels.

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