Nucléaire

Canicule et nucléaire : pourquoi certains réacteurs résistent quand d’autres s’arrêtent

Quarante-deux degrés sur la campagne poitevine, et pourtant les deux réacteurs de Civaux continuent de tourner à plein régime. Au même moment, ailleurs en France, EDF a dû retirer près de 4 GW du réseau, soit environ 6 % du parc. Cette photo résume un paradoxe que la canicule de juin 2026 a rendu très visible : tous les réacteurs ne sont pas logés à la même enseigne face à la chaleur. La différence tient pour l’essentiel à une chose, la manière dont on les refroidit.

Deux façons de refroidir un réacteur

Un réacteur produit de la chaleur. Beaucoup de chaleur. Pour la transformer en électricité, il faut un point froid, et ce point froid, c’est l’eau. Deux grandes architectures coexistent dans le parc français.

La première, dite en circuit ouvert, prélève l’eau d’un fleuve, l’utilise pour condenser la vapeur, puis la rejette un peu plus chaude en aval. Simple et efficace, sauf quand la rivière est déjà tiède et son débit faible. La réglementation environnementale fixe alors des seuils de température à ne pas dépasser pour protéger la faune aquatique. Quand le fleuve approche de ces limites, l’exploitant doit baisser la puissance, voire arrêter la tranche.

La seconde architecture repose sur des tours aéroréfrigérantes en circuit fermé, ces grandes silhouettes qui crachent des panaches blancs. L’eau y circule en boucle et se refroidit par évaporation au contact de l’air. Le prélèvement net dans le fleuve devient minime. Résultat, la centrale dépend beaucoup moins du débit et de la température du cours d’eau.

Canicule et baisses de production nucléaire en juin 2026
La chaleur des fleuves a contraint EDF à brider plusieurs réacteurs en circuit ouvert en juin 2026.

Pourquoi Civaux passe la canicule sans broncher

Civaux appartient à la deuxième famille. Ses tours aéroréfrigérantes lui permettent de tenir sa production même quand la Vienne souffre de la sécheresse et des fortes chaleurs. C’est précisément ce qui a frappé les observateurs cette semaine : pendant que le pays s’inquiétait des arrêts, deux réacteurs de 1 450 MW tournaient normalement à quelques dizaines de kilomètres de là.

Ce n’est pas un hasard ni une prouesse ponctuelle. Le choix du mode de refroidissement a été fait à la conception, en fonction de la taille du fleuve. Sur les petits cours d’eau, le circuit fermé s’imposait pour ne pas assécher thermiquement la rivière. Sur le Rhône ou la Garonne, plus puissants, le circuit ouvert a longtemps semblé suffisant. Le changement climatique rebat aujourd’hui ces cartes.

Ce que la chaleur a imposé au parc en juin

L’épisode a été brutal. Le réacteur n°2 de Golfech a été mis à l’arrêt le 22 juin, rejoignant la tranche n°1 déjà indisponible pour maintenance : tout le site, environ 2,6 GW, s’est retrouvé à l’arrêt. Dans les jours suivants, EDF a stoppé deux unités supplémentaires, au Bugey et à Nogent-sur-Seine. Le redémarrage de Golfech 2 était attendu après le 30 juin, le temps que la Garonne se rafraîchisse.

Le marché a réagi immédiatement. Le 23 juin, le prix de gros pour livraison immédiate a frôlé 280 €/MWh, un niveau qu’on n’avait plus vu depuis l’été 2023. Pas seulement à cause des arrêts : la climatisation a fait grimper la demande, avec une consommation poussée jusqu’à près de 58 GW certains jours. Nous avions détaillé ce mécanisme de flambée dans notre article sur le prix de l’électricité qui a frôlé 280 euros/MWh, et le contexte des baisses de production dans notre suivi sur Bugey et Saint-Alban.

Un parc à adapter, pas à condamner

Il faut garder la mesure. Même au plus fort de l’épisode, les arrêts liés à la chaleur ont concerné une fraction du parc, et la sécurité d’approvisionnement n’a jamais été menacée. Les réacteurs en circuit fermé, majoritaires, ont continué de fournir le gros de l’électricité bas carbone du pays. Le nucléaire reste une énergie pilotable : sa disponibilité se gère, s’anticipe, se planifie.

Reste que le signal est clair. Avec des étés plus chauds et des étiages plus sévères, les tranches en bord de fleuve verront se multiplier les jours de bridage. RTE a d’ailleurs chiffré l’effort d’adaptation du réseau au climat à 24 milliards d’euros d’ici 2040, en intégrant l’hypothèse d’un réchauffement de 4°C à l’horizon 2100. Côté production, les leviers existent : tours de refroidissement additionnelles, dérogations encadrées sur les seuils, et surtout un mix plus diversifié où stockage, hydraulique et flexibilité prennent le relais aux pires heures.

La question n’est donc pas de savoir si le nucléaire résiste à la canicule. Civaux montre qu’une partie du parc le fait déjà très bien. La vraie question, c’est de savoir à quelle vitesse on adapte l’autre partie, celle qui a été pensée pour un climat qui n’existe plus. À l’image du chantier Flamanville 3, le nouveau nucléaire devra naître avec cette contrainte écrite dès la planche à dessin.

Pilotable.fr

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