Nucléaire

Réacteurs au-delà de 60 ans : ce que l’ASNR attend encore d’EDF

Le 22 octobre 2026, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) a présenté à l’OPECST son projet d’avis sur l’exploitation des réacteurs d’EDF au-delà de 60 ans. Sa conclusion tient en une phrase : « en l’état des connaissances », elle n’a pas identifié d’obstacle pour lequel EDF ne disposerait pas de levier d’action. Le reste du texte, sept pages, dit surtout ce qui reste à démontrer. C’est cette partie qui intéresse les industriels, les bureaux d’études et les financeurs du parc existant.

Un projet d’avis, pas encore une position définitive

Le document est soumis à la consultation du public du 22 octobre au 2 décembre 2026, avec le document d’EDF sur lequel il s’appuie, selon le communiqué de l’ASNR. Il complète l’avis du 13 juin 2023, qui portait sur l’exploitation jusqu’à 60 ans. Dans ce texte de 2023, l’autorité annonçait une prise de position sur l’au-delà de 60 ans fin 2026.

Deux précisions de vocabulaire comptent. D’abord, « 60 ans » désigne l’échéance du sixième réexamen périodique, dont la date varie selon l’historique de chaque réacteur. Ensuite, l’analyse porte principalement sur la période de 60 à 80 ans. L’autorisation d’une installation nucléaire n’a pas de durée limite en France : chaque réacteur passe tous les dix ans un réexamen qui conditionne les dix années suivantes. L’ASNR a déjà fixé les conditions de fonctionnement des réacteurs de 900 MWe et de 1 300 MWe jusqu’à leur cinquième réexamen, soit environ 50 ans.

Un site reste hors champ : Cruas. Les enseignements du séisme du Teil, survenu le 11 novembre 2019 à 15 km de la centrale, feront l’objet d’une instruction spécifique, les investigations géologiques d’EDF étant toujours en cours.

Cuves : une dizaine de cas à justifier autrement

La cuve, qui contient le combustible, ne se remplace pas. Sa démonstration de tenue doit intégrer la fragilisation de l’acier par l’irradiation et la présence, avérée ou supposée, de défauts. Selon les prévisions d’EDF, la démarche actuelle ne permet pas de justifier l’exploitation jusqu’à 80 ans d’environ une dizaine de cuves.

EDF avance trois leviers, que l’ASNR juge recevables :

  • chauffer l’eau de l’injection de sécurité pour réduire les chocs thermiques froids en situation accidentelle. La mesure est applicable à tous les réacteurs sauf huit, les 1 300 MWe de type P4 de Flamanville, Paluel et Saint-Alban, pour lesquels EDF doit encore étudier la faisabilité des modifications ;
  • deux leviers méthodologiques, qui affinent l’évaluation de l’acier et des phénomènes mécaniques. Leur robustesse « doit encore être étayée » : les modèles devront être confirmés par des essais suffisamment représentatifs.

Selon les éléments transmis par EDF, ces marges suffiraient à justifier l’ensemble du parc jusqu’à 80 ans. Cette appréciation reste celle d’EDF tant que les compléments demandés ne sont pas produits.

Coudes moulés, puits de cuve : des démonstrations à compléter

Les coudes moulés de type « E », connectés aux cuves sur le circuit primaire, subissent un vieillissement thermique et peuvent présenter des défauts de fabrication. Pour quelques-uns, l’exploitation au-delà de 60 ans impose d’étendre la justification. Les deux évolutions de méthode proposées par EDF sont jugées recevables « dans leur principe », sous réserve, là encore, d’essais représentatifs.

EDF développe un procédé de contrôle non destructif pour vérifier l’absence de défaut sur la surface interne de ces coudes, ainsi que des solutions de réparation localisée ou de remplacement. L’ASNR souligne que le remplacement d’un coude E présente des difficultés significatives d’accès et de radioprotection : il ne serait envisagé qu’en « ultime alternative ».

Le puits de cuve, ouvrage en béton armé qui supporte la cuve, n’est pas remplaçable non plus. La démarche d’EDF est jugée satisfaisante, mais les études menées sur les 28 réacteurs de type CPY doivent être complétées pour les appuis de cuve et étendues à tout le parc.

Enceintes : le pari des revêtements composites

Le principal enjeu des enceintes de confinement est l’étanchéité. Sur les 900 MWe, à simple paroi, elle repose sur un liner métallique : EDF doit améliorer ses moyens de localiser et réparer des défauts dans les zones difficiles d’accès. Sur les réacteurs à double paroi, elle repose sur le béton précontraint de la paroi interne, plus sensible au vieillissement. La parade d’EDF consiste à appliquer des revêtements composites. Ils ont jusqu’ici donné de bons résultats, mais le retour d’expérience sur leur tenue dans la durée reste limité. Si ces matériaux vieillissaient mal, prévient l’ASNR, « des travaux de remplacement de grande ampleur pourraient être nécessaires ».

Modulation et climat : deux sujets d’exploitation

La hausse des besoins de modulation de puissance pourrait accélérer le vieillissement. Les premières analyses d’EDF concluent à l’absence d’incidence majeure sur les composants non ou difficilement remplaçables, conclusion que l’ASNR demande de confirmer. Elle évoque aussi des adaptations de surveillance, davantage de maintenance sur les équipements sensibles, voire des remplacements, et un effet possible sur la sérénité en salle de commande. Pour mémoire, EDF indique avoir modulé 33 TWh en 2025.

Sur le climat, la démarche d’EDF, menée à l’horizon 2070, n’a pas révélé d’obstacle, mais l’ASNR relève ses limites : sévérité des projections retenues, faisabilité et délais de déploiement des solutions d’adaptation non encore analysés. Elle attend une mise à jour lors de la phase générique du sixième réexamen, à la lumière du septième cycle du GIEC. Surtout, elle écrit que la modification de l’encadrement réglementaire des rejets « ne peut constituer une réponse à elle seule » aux épisodes de chaleur et d’étiage, et demande une approche par bassin versant.

Ce que cela change pour la chaîne industrielle

Analyse Pilotable : le projet d’avis ne crée pas de marché à lui seul, mais il désigne les compétences sur lesquelles reposera la démonstration de sûreté. Contrôle non destructif des coudes moulés, essais de matériaux pour valider les modèles, réparation d’enceintes et matériaux composites, ingénierie de modification sur les huit P4 : ce sont des briques que les bureaux d’études et sous-traitants peuvent préparer bien avant les travaux. L’ASNR insiste d’ailleurs sur le maintien des compétences chez EDF, ses prestataires et ses fournisseurs, et sur la maîtrise de l’obsolescence des matériels.

Le texte se termine sur deux mises en garde adressées à la politique énergétique. La standardisation du parc expose à un défaut générique capable d’arrêter plusieurs réacteurs à la fois, comme la corrosion sous contrainte découverte à partir de 2022. Et la mise en service resserrée des réacteurs, pour la plupart dans les années 1980, pourrait rapprocher leurs arrêts définitifs. Les six EPR2, attendus entre 2038 et 2044, s’inscrivent dans ce calendrier (voir notre guide du programme EPR2).

Ce qu’il faut surveiller

  • 2 décembre 2026 : clôture de la consultation du public sur le projet d’avis et le document d’EDF.
  • Après la consultation : adoption de l’avis définitif par le collège de l’ASNR, que l’autorité annonçait pour fin 2026.
  • Rapport du Gouvernement prévu par l’article 28 de la loi du 22 juin 2023 sur la faisabilité, les coûts et les conditions d’une exploitation jusqu’à 60 ans et au-delà.
  • Cruas : instruction spécifique sur les suites du séisme du Teil.
  • Vers 2040 : application du sixième réexamen périodique au premier réacteur concerné, après une phase générique dont l’ASNR doit d’abord valider les orientations.

Pour replacer le nucléaire existant dans le système électrique, voir notre guide Qu’est-ce qu’une énergie pilotable ?

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