Nucléaire

Incendie en Gironde : quand le feu s’approche du Laser Mégajoule

Un feu de forêt qui s’approche à quinze kilomètres d’une installation classée parmi les plus sensibles de la dissuasion nucléaire française : voilà qui aurait semblé improbable il y a dix ans. C’est pourtant ce qui s’est joué en Gironde entre le 22 et le 29 juillet. Le Laser Mégajoule du CEA n’a, au bout du compte, jamais été en danger immédiat. Mais l’épisode force à regarder en face une question que la filière esquivait encore un peu : le climat est devenu un paramètre de sûreté à part entière.

Le Laser Mégajoule, cœur discret de la dissuasion française

Installé au Barp, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Bordeaux, le site du CEA Cesta abrite le Laser Mégajoule : 176 faisceaux capables de délivrer 1,3 mégajoule en quelques nanosecondes, pièce centrale de la simulation des essais nucléaires français depuis l’arrêt des tirs réels dans le Pacifique. Autour de cette installation gravitent des voisins tout aussi stratégiques : ArianeGroup, Roxel France, Safran, Thales, Dassault. Une concentration industrielle et militaire rare, posée au milieu d’un massif forestier de plusieurs centaines de milliers d’hectares, le plus grand d’Europe occidentale.

C’est justement cette proximité entre forêt et infrastructures critiques qui a inquiété, mi-juillet, quand un incendie parti le 22 juillet a commencé à dévorer les pins des Landes girondines à une vitesse inhabituelle.

Sept jours sous la menace des flammes

Le bilan donne la mesure de l’événement : 42 000 hectares brûlés, environ 240 maisons détruites, 93 pompiers blessés. Aucun décès civil n’est à déplorer, ce qui n’a rien d’automatique pour un feu de cette ampleur. Des dizaines de milliers de personnes ont dû quitter leur domicile, entre évacuations préventives et fermetures de campings sur le littoral, de Lège-Cap-Ferret à Lacanau.

Le 26 juillet, le feu progressait encore à une quinzaine de kilomètres du site du CEA. La préfète de Gironde a fait débroussailler en urgence et créer des pare-feux supplémentaires autour des installations sensibles. Philippe Bérisset, chercheur au CEA Cesta et responsable de la communication du site, a assuré qu’il n’existait « aucun risque » à ce stade, le Laser Mégajoule bénéficiant d’une distance de sécurité et de zones non arborées autour de ses bâtiments. Trois jours plus tard, le 29 juillet, la situation s’était nettement améliorée : 121 kilomètres de pare-feux achevés, le vent parti vers l’est, et la préfecture autorisant le retour des habitants d’Eysines, du Haillan et de Mérignac.

Installation nucléaire française, illustration
Les infrastructures nucléaires françaises, civiles comme militaires, doivent désormais composer avec des feux de forêt plus fréquents et plus violents.

2022, un précédent qui a préparé la riposte

Rien de tout cela ne relève de l’improvisation. En 2022 déjà, l’incendie de Landiras avait rôdé autour du même site, et l’armée avait alors construit un « méga pare-feu » pour sanctuariser le CEA Cesta. La manœuvre avait fonctionné. Elle a visiblement servi de modèle cet été : les équipes savaient où intervenir et avec quels moyens, ce qui explique en partie la rapidité de la réponse en 2026.

Reste que deux épisodes comparables en quatre ans, sur un massif qui n’avait jamais connu ce genre de sinistre à cette échelle avant les années 2020, ça commence à ressembler à une tendance plutôt qu’à un accident isolé.

Le nouveau paramètre de la sûreté nucléaire

La filière nucléaire française a déjà dû composer avec un climat qui se dérègle, mais jusqu’ici surtout via la chaleur et le manque d’eau. Les centrales de Civaux ou de Bugey et Saint-Alban ont dû réduire leur production ces derniers étés faute de cours d’eau assez froids pour le refroidissement. L’épisode girondin ajoute une autre dimension : le risque incendie, qui touche cette fois des installations de recherche et de simulation plutôt que des réacteurs de production, mais avec des enjeux tout aussi sensibles en matière de sûreté et de sécurité nationale.

Le programme EPR2, dont EDF vient de confier une partie de la gestion de projet à Technip Energies, prévoit des implantations à Penly, Gravelines et au Bugey. Aucun de ces sites ne se trouve en zone à haut risque incendie comparable à celle des Landes. Mais la question de l’intégration du risque climatique dans la conception et l’exploitation des infrastructures nucléaires, elle, ne va pas disparaître. Elle va plutôt s’inviter de plus en plus systématiquement dans les études de sûreté, aux côtés des inondations et des canicules déjà prises en compte.

Ce que ça change pour la filière

Concrètement, l’épisode de Gironde ne va pas provoquer de révision réglementaire dans l’urgence. Le CEA Cesta a tenu, les protocoles de 2022 ont fonctionné, et aucune installation nucléaire n’a été directement touchée. Mais il alimente un dossier de fond que l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) et les exploitants doivent déjà instruire : celui de l’adaptation des sites sensibles à des événements climatiques extrêmes de plus en plus fréquents, qu’il s’agisse de sécheresses prolongées, de vagues de chaleur ou, désormais, de feux de forêt capables de progresser de plusieurs kilomètres par jour.

La France a construit une bonne partie de son parc nucléaire dans les années 1980, à une époque où ce genre de scénario ne figurait pas en tête des priorités. Elle va devoir apprendre, site par site, à vivre avec.

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