Hydrogène

Mobilité hydrogène : le camion et l’Asie prennent le pouvoir

La photo mondiale de l’hydrogène a changé. La sixième édition du Global Hydrogen Review, publiée le 17 juin par l’Agence internationale de l’énergie, met des chiffres sur une intuition que la filière avait déjà : la mobilité à pile à combustible ne se joue plus sur la voiture particulière, mais sur le camion, le bus, et surtout en Asie.

Le poids lourd a pris le dessus

Fini le rêve de la berline à hydrogène pour tous. Le parc mondial de camions à pile à combustible a franchi les 35 000 unités fin 2025, cinq fois plus qu’en 2022. C’est le segment qui tire toute la dynamique. La logique est simple : un poids lourd roule beaucoup, se recharge vite et supporte mal le poids d’une grosse batterie. Autant d’arguments qui jouent en faveur de l’hydrogène là où la voiture, elle, a déjà basculé vers l’électrique à batterie.

Les constructeurs l’ont compris et redéploient leurs moyens vers le camion. Même mouvement du côté des bus : 15 000 véhicules à hydrogène circulent aujourd’hui dans le monde, deux fois plus qu’il y a trois ans. La pile à combustible trouve sa place là où l’usage est intensif et le retour au dépôt régulier.

La Chine écrase la carte mondiale

Un pays domine, et de très loin. Plus de 95 % des camions à hydrogène roulent en Chine. Pour les bus, Pékin concentre environ 70 % du parc mondial, devant la Corée du Sud et ses quelque 20 %. Rien d’étonnant quand on regarde les moyens engagés. Un nouveau programme chinois, doté d’un budget pouvant atteindre 8 milliards de yuans, soit environ 1,1 milliard de dollars, vise 100 000 véhicules à pile à combustible en circulation d’ici 2030, contre à peu près 47 000 en 2025.

L’objectif ne s’arrête pas au nombre de véhicules. Il porte aussi sur le prix à la pompe, avec une cible sous 25 yuans le kilo, environ 3,5 dollars, et même 15 yuans, soit 2,1 dollars, dans certaines régions pilotes. À ce tarif, l’hydrogène commence à devenir compétitif pour un transporteur. La Corée du Sud suit la même partition. Séoul a lancé début 2026 un programme de subvention de 390 millions de dollars pour déployer environ 8 000 véhicules supplémentaires, dont 1 800 bus et 6 000 voitures.

Station de recharge hydrogène en France, distribution 700 bars
Le maillage de stations reste le nerf de la guerre pour la mobilité hydrogène. (photo : archives Pilotable.fr)

L’Europe lève le pied

Le contraste est rude. Pendant que l’Asie appuie sur l’accélérateur, l’Europe recule sur le terrain. Plusieurs collectivités ont abandonné leurs expérimentations de bus à hydrogène en 2025 et au début de 2026. Aberdeen, longtemps citée en exemple, a revendu sa flotte pour repasser à d’autres solutions. Le message envoyé aux industriels n’est pas anodin : quand une ville pionnière jette l’éponge, les suivantes hésitent.

Ce reflux tient à un cocktail connu. Coût de l’hydrogène encore élevé, stations rares et chères à exploiter, maintenance des flottes plus lourde que prévu. La mobilité hydrogène européenne paie le prix d’un déploiement lancé avant que l’écosystème ne soit prêt. Le sujet n’est pas neuf pour nos lecteurs : nous l’évoquions déjà à propos des 24 Heures du Mans, qui ouvrent leur catégorie reine à l’hydrogène pour 2030, preuve que la filière avance par vitrines plus que par volumes.

Une filière encore sous perfusion

Derrière les compteurs qui grimpent, le rapport pointe une fragilité de fond : le financement. La filière reste dépendante de quelques acteurs, et plusieurs sociétés ont quitté la Bourse ces derniers mois. Autrement dit, la croissance est réelle mais mal répartie, portée par des subventions publiques massives plutôt que par un marché qui tiendrait debout tout seul.

Autre point de vigilance : tous les usages n’avancent pas au même rythme. Le maritime et l’aérien traînent nettement derrière le routier sur la trajectoire fixée à 2030. Pour un site comme le nôtre, la leçon est claire. L’hydrogène pilotable a plus d’avenir immédiat dans la production stationnaire et le transport lourd que dans l’aviation grand public. Le plus gros moteur 100 % hydrogène du monde, qui a tenu le réseau espagnol, ou les percées côté rendement de l’électrolyse disent la même chose : la valeur se trouve là où l’hydrogène remplace une énergie de pointe, pas là où il concurrence une batterie déjà mûre.

Et l’Europe, dans tout ça ?

La vraie question n’est pas de savoir si la mobilité hydrogène décolle. Elle décolle, mais ailleurs. Reste à voir si l’Europe accepte de la cantonner au poids lourd et au captif, là où elle a un vrai sens économique, ou si elle continue de disperser ses aides sur des usages que le marché a déjà tranchés. Le prochain rapport de l’AIE, dans un an, dira si le Vieux Continent a choisi son terrain.

Pilotable.fr

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