Pendant des années, l’hydrogène vert a buté sur le même mur : trop d’électricité perdue dans l’électrolyse, donc des coûts qui ne décollaient jamais vers la rentabilité. Cette semaine, deux annonces fissurent ce plafond. Un rendement record côté machine, un déploiement géant côté usage. De quoi rouvrir un débat qu’on croyait figé.
Le rendement, nerf de la guerre de l’hydrogène vert
Produire de l’hydrogène par électrolyse, c’est casser la molécule d’eau avec du courant. Le problème tient en un mot : les pertes. Un électrolyseur alcalin classique convertit environ 65 à 70 % de l’électricité reçue en hydrogène utile. Le reste part en chaleur. Et sur une facture où le courant pèse 60 à 70 % du coût final du kilo d’hydrogène, chaque point de rendement compte vraiment.
C’est là qu’arrive Hysata. Le 17 juin, l’entreprise australienne a décroché sa première commande industrielle ferme pour son électrolyseur dit « capillaire », annoncé à 95 % de rendement énergétique. Si le chiffre tient en conditions réelles, l’écart avec les technologies installées devient brutal. À production égale, il faut près d’un tiers d’électricité en moins. L’annonce détaillée insiste sur un point : ce n’est pas un démonstrateur de plus, mais une vente.
95 %, et alors ? Ce que ça change concrètement
Un exemple parle mieux qu’une courbe. Pour fabriquer un kilo d’hydrogène, un électrolyseur à 70 % de rendement avale autour de 55 kWh. À 95 %, on tombe vers 40 kWh. Sur une installation de 100 MW qui tourne en continu, l’économie d’électricité se chiffre en dizaines de gigawattheures par an. Au prix actuel du mégawattheure, ça déplace la ligne de rentabilité. Pas d’un trait de crayon, mais assez pour changer un business plan.
Reste la prudence d’usage. Une première commande n’est pas une flotte d’usines, et le passage du prototype à la production de masse a déjà fait trébucher d’autres promesses du secteur. Mais le signal compte : un industriel a mis de l’argent sur la table. Pas un laboratoire, un client. C’est le genre de bascule qui précède, parfois, une vague de commandes.
Le rendement n’est pas qu’une affaire de coût, d’ailleurs. Il conditionne aussi la taille du raccordement électrique, la chaleur à évacuer, l’eau consommée. Tout l’écosystème industriel autour de l’électrolyseur s’allège quand la machine gaspille moins.
Pendant ce temps, la Chine construit à l’échelle
La technologie ne sert à rien sans débouché. Et là, un acteur avance plus vite que les autres. Le 21 juin, la Chine a inauguré à Rudong, dans le Jiangsu, une centrale qui réunit sur un seul site production solaire, stockage par batteries et électrolyse d’hydrogène. Le solaire alimente les batteries, les batteries lissent la production, l’électrolyseur tourne quand le courant est abondant et bon marché. Le projet a tout du laboratoire grandeur nature.
Ce couplage répond au reproche le plus tenace fait à l’hydrogène vert : un électrolyseur branché sur de l’intermittent tourne trop peu d’heures pour être rentable. En adossant la production à du stockage, on remonte le taux d’utilisation. C’est exactement le genre d’intégration que l’Europe étudie encore quand la Chine l’industrialise déjà. Le même schéma, appliqué à un moteur, a permis l’an dernier à un moteur 100 % hydrogène de tenir le réseau espagnol : la pilotabilité, c’est aussi ça.

Le décalage français
La France n’est pas absente, mais elle joue une autre partition. La PPE3 fixe un cap : 1 GW de capacité d’électrolyse installée, avec un premier appel d’offres de 200 MW déjà lancé. Le projet Normand’Hy d’Air Liquide, 200 MW de PEM sur les bords de Seine, doit produire autour de 28 000 tonnes d’hydrogène par an pour décarboner l’industrie normande.
L’atout tricolore, c’est le mix. Un électrolyseur branché sur un parc nucléaire massivement décarboné produit un hydrogène à faible empreinte carbone même quand le soleil manque. Reste à le rendre compétitif face à l’hydrogène gris, toujours moins cher tant que le gaz reste accessible. Le rendement, encore lui, fait partie de la réponse. L’usage aussi : la mobilité lourde, où l’hydrogène garde une longueur d’avance, comme le rappelle l’ouverture d’une catégorie hydrogène aux 24 Heures du Mans.

Le calendrier joue aussi. Les lauréats du premier appel d’offres français sont attendus dans les prochains mois, et chaque trimestre de retard laisse filer l’avance asiatique. Pour suivre ces arbitrages au jour le jour, notre veille énergie quotidienne tient le fil des annonces, des appels d’offres et des mises en service.
Un seuil franchi, pas une victoire
Au niveau mondial, l’Agence internationale de l’énergie a noté un cap discret : l’hydrogène bas carbone devrait dépasser 1 % de la production totale d’hydrogène en 2026. Symbolique, mais c’est le premier point sur une courbe qu’on espère exponentielle. La question n’est plus de savoir si l’électrolyse peut être efficace. Hysata vient de le montrer. La vraie question, désormais : qui saura la déployer assez vite pour que le kilo d’hydrogène vert passe enfin sous celui du gris ?


