Hydrogène

Hydrogène pilotable : le plus grand moteur 100 % H2 du monde a tenu le réseau espagnol

Un moteur thermique qui ne brûle que de l’hydrogène, branché sur un vrai réseau électrique, en train d’alimenter de vrais foyers. La scène s’est jouée mi-juin à Bermeo, au Pays basque espagnol. Et elle pose une question que la France ne pourra pas éviter longtemps : avec quoi remplacera-t-on les centrales de pointe au gaz quand le soleil se couche et que le vent tombe ?

Ce qui s’est passé à Bermeo

Le constructeur finlandais Wärtsilä a fait fonctionner son moteur 31H2, présenté comme le plus grand moteur 100 % hydrogène au monde, en conditions réelles sur le réseau espagnol. Pas un banc d’essai en laboratoire. Une injection d’électricité sur le réseau, mesurée, vérifiée. L’industriel revendique une première mondiale pour une machine de cette taille alimentée uniquement à l’hydrogène, sans goutte de gaz fossile dans la chambre de combustion.

La nuance compte. Beaucoup de turbines et de moteurs acceptent aujourd’hui un mélange avec un peu d’hydrogène, 10 %, 20 %, parfois plus. Passer à 100 %, c’est un autre métier : la flamme se comporte différemment, la mécanique encaisse d’autres contraintes. Tenir le réseau dans ces conditions, c’est franchir un seuil que l’industrie attendait.

Le choix du lieu n’a rien d’anodin. L’Espagne pousse fort sur le solaire et l’éolien, au point de connaître des épisodes massifs de prix négatifs. Un pays qui produit trop d’électricité verte par moments est aussi un pays qui cherche comment la stocker et la restituer plus tard. Tester un moteur à hydrogène là-bas, c’est le confronter d’emblée au problème qu’il prétend résoudre.

Infrastructure de production et de distribution d'hydrogène
L’hydrogène ne sert plus seulement à rouler : il commence à produire de l’électricité à la demande.

Pourquoi la pointe est le vrai sujet

On parle beaucoup de l’hydrogène pour les camions, les trains, l’industrie lourde. Beaucoup moins pour ce qu’il pourrait devenir : un carburant de pointe, stockable, brûlé dans un moteur quand le réseau manque de puissance pilotable.

Le besoin, lui, explose. La PPE3 table sur 618 TWh d’électricité consommée en 2035, contre 451 TWh en 2025. Plus de renouvelables variables, c’est aussi plus de moments où la production déborde ou s’effondre. Depuis le début de l’année 2026, près de 450 heures ont affiché des prix de gros nuls ou négatifs en France. À l’autre bout, il faut des capacités capables de démarrer vite, le soir, l’hiver, lors des pointes de consommation. Aujourd’hui ce rôle revient surtout au gaz. Demain ?

Un moteur à hydrogène coche plusieurs cases : il démarre en quelques minutes, il ne dépend pas de la météo, et son seul rejet à la combustion est de la vapeur d’eau. À condition, évidemment, que l’hydrogène soit produit proprement.

Le chaînon qui manquait aux énergies pilotables

C’est là que les pièces s’emboîtent. Les batteries gèrent les variations courtes, à l’échelle de l’heure. Pour les batteries, la France a déjà basculé à l’échelle du gigawatt. Mais sur plusieurs jours sans vent ni soleil, le lithium ne suffit plus. L’hydrogène, lui, se stocke en grande quantité et sur de longues durées, notamment dans des cavités salines. Storengy l’a montré à Étrez, où la filière a bouclé une centaine de cycles dans une cavité saline, ouvrant la voie à un stockage saisonnier.

Le schéma se dessine donc tout seul. Surplus solaire et éolien l’été, on produit de l’hydrogène par électrolyse. On le stocke. L’hiver, on le rebrûle dans des moteurs comme le 31H2 pour passer les pointes. C’est exactement la logique d’un mix pilotable que défendent des institutions comme l’IRENA, qui acte la bascule vers le couple solaire-stockage et interpelle la France sur ses choix.

Le maillon faible reste le coût

Rien n’est gagné. Brûler de l’hydrogène pour faire de l’électricité, c’est empiler des pertes : électrolyse, compression, stockage, puis combustion. Le rendement global d’un cycle électricité-hydrogène-électricité tourne autour de 30 à 40 %. Autrement dit, on jette une bonne partie de l’énergie de départ. Tant que l’hydrogène vert reste cher, ces moteurs ne tourneront que quelques centaines d’heures par an, lors des pointes les plus tendues, là où le prix de l’électricité justifie le détour.

Mais c’est précisément le créneau des moyens de pointe. Une centrale de pointe au gaz, elle aussi, ne tourne que peu d’heures. La vraie question n’est pas le rendement brut, c’est le coût complet face aux alternatives, et la valeur d’une capacité décarbonée disponible sur commande.

Et la France dans tout ça ?

Le pays a un atout que peu partagent : un parc nucléaire qui fournit déjà l’essentiel de la base décarbonée. Reste la pointe et la flexibilité, ce terrain où RTE multiplie les appels à capacités d’effacement et de stockage. Un moteur hydrogène n’a rien d’une solution miracle, mais il s’ajoute à la boîte à outils, aux côtés des batteries, des STEP et de l’effacement.

Bermeo n’est qu’une démonstration. La prochaine étape se jouera sur les commandes fermes, les sites industriels prêts à parier, et le prix de l’hydrogène vert. Si ce dernier baisse comme l’ont fait les batteries, le moteur à hydrogène pourrait devenir, dans dix ans, un visage banal de la pointe électrique. La France ferait bien de regarder ce qui se passe de l’autre côté des Pyrénées.

Pilotable.fr

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