Il n’a ni le prestige du lithium ni la réputation sulfureuse du cobalt. Le manganèse est banal, abondant, présent dans l’acier comme dans les piles. Et pourtant, ce métal que personne ne regarde pourrait redéfinir la géopolitique des batteries d’ici cinq ans. La France, sans toujours en avoir conscience, tient l’une des meilleures cartes du jeu.
LMFP : la troisième voie qui change la donne
Pour comprendre, il faut descendre dans la chimie des cathodes. Le marché des batteries lithium-ion se partage aujourd’hui entre deux familles. Les NMC (nickel-manganèse-cobalt) offrent de l’autonomie, mais embarquent du cobalt, dont près de 70 % de la production mondiale sort de République démocratique du Congo. Les LFP (lithium-fer-phosphate) sont robustes, bon marché, sans cobalt, mais moins denses en énergie.
Entre les deux s’est glissée une troisième voie : la chimie LMFP, pour lithium-manganèse-fer-phosphate. Autonomie supérieure aux LFP classiques, ni cobalt ni nickel, coût contenu, excellente tenue thermique. Presque tous les défauts corrigés, sans renoncer au prix.

Le signal industriel est tombé en avril 2026 : CATL, numéro un mondial, a officiellement présenté sa nouvelle génération LMFP. Quand le premier fabricant de la planète passe du laboratoire à la production de série, ce n’est plus une hypothèse de chercheur. La course est lancée, et les constructeurs automobiles suivront.
Une demande qui peut changer d’échelle
Si le LMFP s’impose comme standard, la demande mondiale de manganèse de qualité batterie va décoller. L’Agence internationale de l’énergie estime que les besoins globaux en matières premières critiques pourraient être multipliés par six d’ici 2040. Un métal hier abondant et bon marché entrerait alors dans une logique de tension qu’il n’a jamais connue.
Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête. Ce n’est pas la rareté géologique qui crée la valeur : l’Afrique du Sud détient les plus grandes réserves à haute teneur, suivie du Gabon, de l’Australie et du Brésil. L’extraction est plutôt bien répartie. Le goulot d’étranglement se situe en aval. Le raffinage et la transformation du minerai en sulfate de qualité batterie sont très largement concentrés en Chine, qui verrouille cette étape clé de la chaîne de valeur.
On retrouve ici le schéma que nous décrivions dans notre analyse sur la souveraineté énergétique française : multiplier les sources d’extraction ne suffit pas. Si la transformation reste à Pékin, la souveraineté n’est qu’une façade.
Eramet, l’atout français sous-estimé
Sur ce terrain, la France dispose d’un acteur de premier plan. Eramet, via sa filiale gabonaise Comilog, figure parmi les trois premiers producteurs mondiaux de manganèse, avec une mine exploitée depuis plus de soixante ans à Moanda, au Gabon.
Le 11 mai 2026, à Nairobi, un accord a été signé entre le président gabonais Brice Oligui Nguema et Christel Bories, PDG d’Eramet. Au programme : un calendrier de transformation locale du minerai, la modernisation de la ligne ferroviaire du Transgabonais opérée par Setrag, et l’intention du Gabon d’entrer au capital du groupe. Au-delà des clauses, le signal est politique. Un pays producteur et un industriel français choisissent d’ancrer une partie de la chaîne de valeur sur le sol africain plutôt que d’expédier le minerai brut vers l’Asie.

Si le LMFP devient dominant, Comilog passe du statut de producteur d’un métal banal à celui de fournisseur stratégique. La vraie question n’est pas de savoir si le manganèse gabonais sera demandé. Il le sera. Elle est de savoir qui en captera la valeur, et où s’effectuera la transformation.
L’Europe entre ambitions et délais
Le Critical Raw Materials Act européen a identifié le piège. Parmi les 47 projets stratégiques retenus par l’Union, pour un total de 22,5 milliards d’euros, plusieurs couvrent le périmètre lithium-nickel-cobalt-manganèse-graphite dédié aux batteries. Des unités de raffinage de manganèse émergent en Europe centrale et dans les pays nordiques. Leur montée en puissance prendra toutefois plusieurs années. Pendant ce temps, la dépendance demeure entière, y compris pour les gigafactories françaises d’ACC et de Verkor, dont les cathodes dépendront de ces approvisionnements.
Quant au recyclage, régulièrement présenté comme la solution miracle, la réalité est plus prosaïque. Les volumes de batteries réellement disponibles ne deviendront significatifs que dans quinze à vingt ans, quand les premières générations de véhicules électriques de masse arriveront en fin de vie. La filière circulaire européenne se structure, mais elle arrivera après le pic de demande, pas avant.
Regarder le bon métal, à temps
Le scénario classique de la politique industrielle européenne face aux matières premières critiques tient en une phrase : comprendre tard, agir plus tard encore. Le manganèse offre l’occasion d’écrire une autre histoire. La France a le producteur, le partenariat gabonais, et un cadre européen qui finance enfin l’aval de la chaîne. Reste à transformer l’essai avant que le standard LMFP ne s’impose et que les positions ne se figent. Dans dix ans, tout le monde parlera du manganèse. La seule inconnue, c’est de savoir si l’Europe en parlera en acteur ou en spectateur.


