EDF a officiellement donné le coup d’envoi des travaux préparatoires sur le site de Penly, en Seine-Maritime, pour accueillir le premier des six réacteurs EPR2. Cette étape marque le début concret du plus grand programme industriel français depuis des décennies, estimé à 72,8 milliards d’euros.
Un chantier titanesque en bord de Manche
Les premiers engins de terrassement sont entrés en action sur la falaise de Penly, à une quinzaine de kilomètres de Dieppe. La phase préparatoire, qui s’étend sur environ deux ans, comprend le terrassement de la plateforme réacteur, la création d’accès routiers renforcés, l’installation de bâtiments de chantier et la mise en place des réseaux provisoires (eau, électricité, assainissement). À terme, ce sont deux réacteurs EPR2 de 1 670 MW chacun qui seront construits sur ce site, déjà équipé de deux réacteurs de 1 300 MW en exploitation depuis 1986 et 1992.
Selon EDF, la phase de génie civil lourd — coulage du premier béton nucléaire — est prévue après la décision finale d’investissement (DFI), attendue pour fin 2026. La mise en service du premier réacteur est visée à l’horizon 2035-2036.
Les leçons de Flamanville intégrées
Le programme EPR2 est né du retour d’expérience douloureux de Flamanville 3, dont la construction a duré près de 17 ans au lieu de 6, pour un coût passé de 3,3 à 13,2 milliards d’euros. L’EPR2, version optimisée, a été conçu pour éviter ces dérives. Parmi les simplifications majeures : une réduction de 30 % du nombre de soudures, une modularisation accrue permettant le pré-assemblage en usine, et un design unique pour les six réacteurs afin de bénéficier de l’effet de série.
« L’enjeu n’est plus de savoir si la France sait construire un réacteur nucléaire, mais si elle sait en construire six en série, dans les coûts et les délais », résume un cadre de la direction du nouveau nucléaire d’EDF. Le coût cible de production est de 50 à 60 €/MWh à partir de la troisième paire, contre environ 120 €/MWh pour Flamanville 3.
72,8 milliards d’euros : un financement encore en suspens
Le coût total du programme a été estimé par EDF à 67,4 milliards d’euros en conditions économiques 2020, révisé à 72,8 milliards en intégrant l’inflation et les ajustements de périmètre. Le 5e Conseil de Politique Nucléaire (CPN), tenu à l’Élysée le 12 mars, a annoncé un mécanisme de prêt bonifié adossé au Livret A, mobilisant jusqu’à 60 % de l’encours — une première pour un programme industriel, selon l’Élysée.
Mais un obstacle subsiste : la Commission européenne a ouvert en mars une enquête préliminaire sur les aides d’État associées au programme. Si Bruxelles exigeait des modifications substantielles au montage financier, le calendrier de la DFI pourrait glisser au-delà de 2026.
4 000 emplois directs en phase de construction
Le chantier de Penly mobilisera jusqu’à 4 000 travailleurs en pic d’activité, auxquels s’ajoutent les emplois indirects dans l’hébergement, la restauration et les services locaux. À l’échelle nationale, le GIFEN (Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire) estime que la filière devra recruter 100 000 personnes d’ici 2030 pour faire face simultanément au Grand Carénage (prolongation du parc existant) et à la construction neuve.
La tension sur les compétences est déjà palpable. Les soudeurs nucléaires qualifiés, les tuyauteurs et les ingénieurs en génie civil sont les profils les plus recherchés. EDF a créé l’Université des Métiers du Nucléaire et multiplie les partenariats avec les grandes écoles et les lycées professionnels des régions d’implantation.
Trois sites, six réacteurs, un programme séquencé
Au-delà de Penly, le programme EPR2 prévoit deux autres sites : Gravelines (Nord), le plus grand site nucléaire d’Europe occidentale avec ses six réacteurs existants, et Bugey (Ain), en bord du Rhône. Le séquençage industriel est crucial : chaque paire bénéficiera de l’expérience acquise sur la précédente, permettant des gains de productivité et de coûts.
La PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’énergie), publiée en février 2026, va plus loin en envisageant jusqu’à huit EPR2 supplémentaires, portant le programme total à 14 réacteurs. Les études de sites pour ces réacteurs additionnels sont en cours.
Le contexte européen joue en faveur de la France
La relance nucléaire française s’inscrit dans un mouvement européen plus large. La Pologne, la Tchéquie, les Pays-Bas et la Suède ont annoncé des programmes de construction ou de prolongation. L’étude Futurs Énergétiques 2050 de RTE avait dès 2021 démontré que les scénarios incluant du nouveau nucléaire étaient les moins coûteux et les plus robustes pour atteindre la neutralité carbone.
L’inclusion du nucléaire dans la taxonomie verte européenne en 2022 a ouvert l’accès aux financements verts, et l’Alliance du nucléaire, portée par la France, regroupe désormais 16 États membres. Autant de signaux qui renforcent la crédibilité industrielle et politique du programme EPR2.
Ce qu’il faut retenir
Le lancement des travaux préparatoires à Penly transforme un projet politique en réalité industrielle. Les défis restent considérables — financement, compétences, calendrier, enquête européenne — mais le signal est clair : la France engage le plus grand programme de construction nucléaire depuis les années 1980. La suite dépendra de la DFI attendue fin 2026, qui conditionnera le coulage du premier béton et l’irréversibilité du programme.


