Mai 2026 ne sera pas un mois neutre pour la flexibilité électrique française. RTE déclenche cette semaine la première grande évolution du mécanisme manuel de restauration de fréquence (mFRR), avec l’introduction d’un appel d’offres baissier quotidien. Pour les batteries stationnaires, les agrégateurs et les sites industriels effaçables, c’est un nouveau gisement de revenus, et un signal politique tout aussi important.
Un nouveau produit pour absorber les surplus
Jusqu’ici, la mFRR servait essentiellement à reconstituer la fréquence du réseau à la hausse, en mobilisant des moyens capables de produire ou de réduire leur consommation sur appel de RTE. La version baissière, attendue depuis 2024 et finalement opérationnelle ce mois-ci, inverse la logique. Quand le système se retrouve en excédent (typiquement en milieu de journée avec une forte production solaire ou éolienne), il faut des actifs prêts à effacer du soutirage ou à augmenter leur consommation, batteries chargeant à plein, électrolyseurs poussés, process industriels relancés.
Le volume cible communiqué par RTE est de 500 MW au démarrage. Modeste à l’échelle d’un parc national qui flirte avec 100 GW d’appel, mais structurant pour deux raisons. D’abord parce que c’est un produit liquide, journalier, qui donne enfin un cadre rémunérateur aux actifs capables de moduler à la baisse. Ensuite parce qu’il ouvre la porte à une refonte plus large : le produit haussier sera lui-même adapté en octobre 2026.

Les batteries stationnaires en première ligne
Les BESS (Battery Energy Storage Systems) sont les grands gagnants potentiels. Leur capacité à charger ou décharger en quelques secondes correspond exactement au cahier des charges. Côté français, Harmony Energy exploite un site de 100 MW / 200 MWh, et TAG Energy construit à Cernay (Haut-Rhin) un projet de 240 MW / 480 MWh, le plus grand du pays. À l’horizon 2050, RTE estime les besoins de flexibilité par batterie entre 9 et 13 GW, selon les scénarios.
La mFRR baissière apporte à ces opérateurs une troisième jambe économique, en plus de l’arbitrage spot et des services système classiques. Pour un BESS, empiler les revenus est la clé de la rentabilité : aucun de ces marchés n’est, pris isolément, suffisant pour couvrir le capex. Le développement d’un produit baissier liquide simplifie aussi le travail des agrégateurs, qui peuvent désormais bâtir des stratégies plus fines en fonction des heures de la journée.
L’effacement industriel garde sa place
Côté demande, l’effacement reste un pilier. Les industriels capables de relancer un four, une électrolyse ou un compresseur en quelques minutes peuvent monétiser cette flexibilité à la baisse, c’est-à-dire en consommant davantage quand le réseau est en surplus. C’est paradoxal, mais c’est exactement ce dont a besoin le système électrique français à mesure que la part de renouvelables variables augmente.
Reste un point dur : la précision du pilotage. La mFRR exige des réponses dans des fenêtres de quelques minutes, ce que tous les sites n’arrivent pas à garantir. Les agrégateurs deviennent le maillon central, en mutualisant plusieurs actifs pour atteindre les seuils techniques. C’est sur ce terrain que se joue l’industrialisation de la flexibilité française.
Une bascule cohérente avec la PPE3
L’évolution s’inscrit dans la trajectoire fixée par la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), publiée en février. Le texte vise 60 % d’énergie décarbonée dans la consommation française dès 2030, et 70 % en 2035. Atteindre ces objectifs sans dégrader la sûreté d’approvisionnement suppose de muscler la flexibilité, d’autant que la part solaire et éolienne va continuer de monter.
RTE le martèle dans ses bilans prévisionnels : la flexibilité de la demande pourrait couvrir 40 % des besoins additionnels dès 2030, soit plus de 35 GWh par jour. Les batteries, l’effacement et bientôt le V2G (vehicle-to-grid) forment la colonne vertébrale du dispositif. L’enjeu n’est plus seulement technique : c’est aussi un sujet de compétitivité industrielle, alors que la France ambitionne d’attirer datacenters et électrolyseurs en jouant la carte de l’électricité bas carbone.
Ce qu’il faut surveiller dans les mois qui viennent
Trois indicateurs vont peser sur la suite. Le premier, le taux de remplissage du nouvel appel d’offres : si le marché souscrit au-delà des 500 MW visés, RTE pourra accélérer la montée en volume. Le second, le niveau des prix observés : pour les opérateurs, il déterminera l’intérêt économique de positionner leurs actifs sur ce segment plutôt que sur d’autres marchés. Le troisième, l’évolution annoncée pour octobre 2026 sur le produit haussier, qui complétera l’édifice.
À plus long terme, le sujet structurant reste l’articulation entre la mFRR, le mécanisme de capacité et l’appel d’offres flexibilités décarbonées (AOFD), dont le volume retenu pour le premier semestre 2026 est de 2 803 MW. Plus que la juxtaposition des dispositifs, c’est leur cohérence qui définira la trajectoire vers une flexibilité décarbonée à l’échelle. La promesse d’un système électrique pilotable et bas carbone se joue dans ces ajustements techniques. Reste à voir si le marché suit le rythme.


