Hydrogène

Hydrogène vert : Storengy boucle 100 cycles dans la cavité saline d’Étrez et ouvre la voie au stockage saisonnier

Le stockage massif d’hydrogène vert vient de franchir une étape décisive en France. Storengy, filiale d’Engie et leader européen du stockage de gaz, a confirmé début mai 2026 la fin de la première campagne d’essais de son puits dédié à l’hydrogène à Étrez (Ain), dans le cadre du projet européen HyPSTER (Hydrogen Pilot STorage for large Ecosystem Replication). Une centaine de cycles d’injection-soutirage ont été réalisés sur quatre mois dans une cavité saline artificielle creusée à 840 mètres de profondeur — un jalon technique qui n’a pas d’équivalent dans l’Union européenne et qui pose les fondations du stockage saisonnier d’hydrogène à l’échelle industrielle.

Une cavité saline transformée en réservoir d’hydrogène

Le site d’Étrez n’est pas un terrain choisi au hasard. Il accueille depuis 1979 des cavités salines dédiées au stockage de gaz naturel, à plusieurs centaines de mètres sous terre. Le sel gemme, par sa très faible perméabilité et son comportement plastique, constitue le matériau de référence pour confiner durablement des gaz sous pression. Storengy l’utilise depuis des décennies pour ses activités historiques, mais l’opérateur s’attaque aujourd’hui à une molécule réputée plus exigeante : l’hydrogène, dont la petite taille et la réactivité imposent des équipements spécifiques en surface comme en sous-sol.

La cavité expérimentale d’Étrez a été spécifiquement adaptée au projet HyPSTER. Elle représente un volume capable de stocker à terme près de 50 tonnes d’hydrogène — l’équivalent de la consommation quotidienne de 1 700 à 2 000 bus à hydrogène. Une étape de plus que celle franchie par les premiers démonstrateurs en mélange gaz naturel/hydrogène : ici, c’est de l’hydrogène pur qui a été injecté et soutiré dans des conditions industrielles.

HyPSTER : un consortium européen et 13 millions d’euros

Le projet HyPSTER est financé à hauteur de 13 millions d’euros, dont 5 millions de cofinancement européen via le FCH-JU (Fuel Cells and Hydrogen Joint Undertaking, devenu Clean Hydrogen Partnership). Sept partenaires industriels et de recherche y participent, autour de Storengy : ESK, INOVYN, Element Energy, Brouard Consulting, Axelera, EquinorBrazil et Ineris. Cette dimension européenne n’est pas anecdotique : elle confirme que la solution « cavité saline » est désormais reconnue par Bruxelles comme une brique-clé de la chaîne de valeur de l’hydrogène décarboné. Plusieurs projets hydrogène figurant dans la deuxième liste PCI/PMI européenne — éligibles aux 600 M€ du nouvel appel CEF Energy — concernent précisément des infrastructures de stockage souterrain ou de transport.

Pour la France, qui a inscrit dans sa Stratégie nationale hydrogène (SNH II) un objectif de 4,5 GW d’électrolyse installés d’ici 2030 et l’émergence de quelques 1 GW de capacités via son premier appel d’offres national, le stockage massif n’est pas un luxe : c’est la condition pour synchroniser une production renouvelable intermittente et une consommation industrielle continue. Les électrolyseurs ne tournent pas en permanence à pleine puissance ; les raffineries, ammoniac ou sites de mobilité lourde, eux, exigent un flux régulier.

Pourquoi 100 cycles changent la donne

La nouveauté de mai 2026, c’est la démonstration de la cyclabilité de la cavité. Cent cycles d’injection-soutirage représentent un test sévère pour les équipements de surface (compresseurs, dispositifs de purification, métrologie) comme pour la cavité elle-même : on observe la tenue du puits, l’évolution éventuelle de la qualité de l’hydrogène, l’impact sur le sel et la saumure résiduelle. Les premiers retours d’expérience de Storengy convergent vers une maîtrise technique du procédé, ouvrant la perspective d’un passage à des essais à plus grande échelle dans la même cavité, puis d’une éventuelle réplication sur d’autres sites de stockage de gaz.

Concrètement, ce résultat ouvre trois pistes industrielles :

1) Le stockage saisonnier, qui permet d’absorber la production estivale d’électrolyseurs raccordés au solaire et au nucléaire et de la restituer en hiver vers la pétrochimie ou la sidérurgie ; 2) La flexibilité hebdomadaire, capable d’amortir les variations rapides du marché spot et de soulager le réseau électrique en cas de tensions ; 3) La sécurité d’approvisionnement, en constituant des réserves stratégiques nationales — un enjeu qui prend tout son sens à l’heure où le détroit d’Ormuz reste sous tension géopolitique.

Un atout dans la bataille du nouveau plan énergie européen

Le calendrier d’Étrez tombe au moment où la Commission européenne a remis le nucléaire et l’hydrogène vert au centre de sa stratégie énergétique. La validation industrielle d’un stockage souterrain en cavité saline donne à la France un argument concret dans la compétition européenne pour les financements PCI/PMI, et plus largement pour l’écriture des futures normes techniques. Au plan national, le projet rejoint un autre chantier majeur — FrHyGe, dont la construction est planifiée sur 2026-2027 — pour bâtir une véritable infrastructure de stockage hydrogène hexagonale.

Les industriels suivent de près. Air Liquide, qui prépare la mise en service progressive de son électrolyseur Normand’Hy de 200 MW courant 2026, aura besoin de capacités de tampon pour ajuster sa production aux besoins de Gonfreville et des futurs hubs. Lhyfe, qui monte en cadence sur ses sites du Cheylas et de Croixrault, dispose d’un débouché industriel naturel dans une logique de réseau hydrogène national. Pour les 15 projets français du PIIEC hydrogène, la disponibilité de stockage massif en cavité saline est un facteur d’attractivité.

Stockage hydrogène, batteries, STEP : trois temporalités complémentaires

L’enjeu n’est pas de remplacer les autres briques du stockage, mais de les compléter. Les batteries stationnaires (BESS) excellent sur la flexibilité intra-journalière et l’arbitrage de quelques heures — comme l’illustrent les revenus en hausse de 65 % du stockage par batteries en France au T1 2026. Les STEP couvrent la flexibilité hebdomadaire à mensuelle. Les solutions de stockage thermique trouvent leur place sur la chaleur industrielle. Le stockage gazeux en cavité saline, lui, débloque la temporalité saisonnière — celle où aucune autre technologie n’est compétitive aujourd’hui en TWh.

L’enjeu pour la fin 2026, désormais, est triple : passer de la centaine de cycles à un usage opérationnel de la cavité, sécuriser les financements pour étendre le pilote à un site commercial, et arbitrer les conditions de raccordement entre opérateurs hydrogène, électrolyseurs et industriels consommateurs. Storengy a posé une borne technique. La régulation et le marché doivent maintenant suivre.

— La rédaction de Pilotable.fr.

Pilotable.fr

Retour en haut