L’Union européenne ouvre une nouvelle phase de financement de ses infrastructures énergétiques stratégiques. Le 30 avril, l’Agence exécutive européenne pour le climat, les infrastructures et l’environnement (CINEA) a lancé un appel à projets CEF Energy doté de 600 millions d’euros, ciblant prioritairement les réseaux électriques transfrontaliers, les électrolyseurs et le stockage d’hydrogène. Quelques jours plus tard, la Commission a aligné le discours politique en réinscrivant nucléaire et hydrogène vert au centre de son arsenal énergétique. Pour la France, dont 36 projets figurent sur la deuxième liste de PCI/PMI européens, l’enveloppe constitue un levier financier majeur à un moment où la décision finale d’investissement sur les EPR2 et la mise à l’échelle des électrolyseurs entrent en phase critique.
Un appel à projets CEF Energy de 600 M€ ouvert jusqu’au 30 septembre 2026
Publié le 30 avril par CINEA, l’appel CEF Energy 2026 met sur la table 600 millions d’euros pour cofinancer études de faisabilité et travaux de construction sur les infrastructures énergétiques d’intérêt européen. Le périmètre est ciblé : seuls les projets inscrits sur la deuxième liste de Projets d’intérêt commun (PCI) et de Projets d’intérêt mutuel (PMI) — adoptée par règlement délégué le 9 avril — sont éligibles. Quatre familles d’infrastructures sont concernées : électricité (lignes haute tension, interconnexions), réseaux électriques intelligents, hydrogène et électrolyseurs.
Le calendrier est resserré : dépôt des candidatures jusqu’au 30 septembre 2026, désignation des lauréats au début 2027. Une fenêtre courte au regard de la complexité des dossiers, qui place sous pression les bureaux d’études et les directions des affaires européennes des opérateurs.
36 projets français parmi les 235 sélectionnés
Sur les 235 projets retenus à l’échelle européenne pour bénéficier de l’appel, 36 affichent une participation française — soit environ un sixième du portefeuille. La répartition reflète l’orientation prise par la stratégie de neutralité européenne : interconnexions nord-sud, projets hydrogène en lien avec la Backbone européen, électrolyseurs industriels et réseaux intelligents.
Cette présence française ne tombe pas du ciel. Elle résulte d’un travail de plusieurs années mené par RTE, GRTgaz, NaTran, Teréga et la filière hydrogène pour faire entrer leurs projets dans la liste PCI/PMI. Pour les opérateurs concernés, l’appel CEF Energy n’est pas qu’un guichet : c’est un instrument qui dérisque les phases d’études et accélère l’engagement industriel.

Un alignement politique : le nucléaire et l’hydrogène vert remis au centre du jeu
L’enveloppe financière n’arrive pas dans un vide politique. Le 4 mai, plusieurs médias spécialisés ont décrypté un repositionnement assumé de la Commission européenne : pour faire face à la crise d’approvisionnement, accentuée par le blocage du détroit d’Ormuz et l’arrêt des importations de gaz russe, Bruxelles place désormais le nucléaire au même rang stratégique que l’hydrogène vert.
Concrètement, cela se traduit par une enveloppe de 330 M€ pour la recherche en fission et fusion décidée en mars, par l’accélération de la stratégie SMR portée par l’Alliance industrielle européenne, et par un soutien renforcé à la European Hydrogen Bank et au Plateforme matières premières. Pour la France, ce mouvement légitime à la fois le programme EPR2 — dont l’enquête publique sur le site de Gravelines entre dans sa dernière ligne droite — et la trajectoire fixée par la PPE3.
Quels secteurs français en première ligne ?
Trois familles d’acteurs ont des dossiers déjà bien avancés :
Les opérateurs de réseau. RTE, dans sa logique de remplacement de 85 000 pylônes d’ici 2040, peut faire valoir ses interconnexions transfrontalières (notamment avec la péninsule ibérique et le Royaume-Uni). Enedis, de son côté, pousse ses projets de réseaux intelligents.
La filière hydrogène. Les électrolyseurs industriels et les projets de stockage en cavité saline (Teréga, Storengy) sont éligibles. La perspective d’un cofinancement européen sécurise les business plans à un moment où les arbitrages d’investissement sont encore fragiles côté offtakers.
Les projets d’infrastructures gazières reconverties. Plusieurs canalisations existantes destinées à transporter de l’hydrogène à terme figurent dans la liste, à l’image des projets H2Med et de l’extension du Hydrogen Backbone côté français.
Les points de vigilance pour les candidats
Trois sujets concentreront l’attention des évaluateurs européens. Le premier porte sur la maturité technique : à l’échelle PCI/PMI, les dossiers doivent démontrer une faisabilité avancée, ce qui exclut de fait les concepts trop préliminaires. Le second touche à la cohérence avec le TYNDP 2026 (le plan décennal de développement des réseaux européens) — un document désormais central dans l’instruction des dossiers. Le troisième concerne la capacité de cofinancement national : la subvention CEF couvre une partie des coûts, mais ne se substitue pas aux engagements publics ou privés.
Pour la France, où la mission Lévy-Tuot vient de rendre en avril son rapport sur l’optimisation du soutien public aux énergies renouvelables et au stockage, l’articulation entre soutien européen et soutien national sera scrutée de près à Bercy et au CGE.
Une fenêtre courte, des choix structurants
Quatre mois pour finaliser les dossiers, six mois pour connaître les résultats : l’appel CEF Energy 2026 ne ressemble pas à une formalité administrative. Il s’inscrit dans un agenda politique européen qui veut, avant la fin de l’année, démontrer la capacité de l’Union à financer ses infrastructures stratégiques sans dépendre exclusivement des marchés. Pour la France, dont l’année 2026 doit aboutir à la décision finale d’investissement sur les six EPR2 et au lancement de la nouvelle vague d’électrolyseurs subventionnés, l’enjeu dépasse le seul guichet de Bruxelles : il consolide ou fragilise la trajectoire pilotable que la PPE3 vient à peine de formaliser. Les semaines qui viennent diront si les 36 projets français sauront transformer l’essai.


