Pendant qu’ITER continue d’assembler son tokamak géant à Cadarache, une start-up grenobloise de 107 personnes brûle les étapes. Renaissance Fusion vient de revendiquer le 14 mai deux innovations brevetées sur son réacteur à fusion, et confirme son objectif : un démonstrateur fin 2026, une centrale commerciale en 2035. Une trajectoire industrielle inattendue pour une filière souvent décrite comme « toujours dans trente ans ».

Un stellarator simplifié, douze brevets et une stratégie de rupture
Fondée en 2020 à Fontaine, dans l’Isère, Renaissance Fusion a fait un choix technologique singulier : le stellarator, plutôt que le tokamak retenu par ITER. Les deux machines visent le même graal, confiner un plasma d’hydrogène à plus de 100 millions de degrés pour amorcer une réaction de fusion qui libère de l’énergie. Mais leur architecture diffère radicalement.
Le tokamak utilise un plasma circulant en boucle, maintenu par un courant induit qui doit être pulsé. Le stellarator, lui, génère un champ magnétique tordu en trois dimensions, capable de confiner le plasma en continu. Avantage théorique : un fonctionnement stable, sans coupure cyclique. Inconvénient pratique : les bobines magnétiques nécessaires sont d’une complexité géométrique redoutable, ce qui explique pourquoi le tokamak a longtemps dominé.
L’équipe grenobloise affirme avoir cassé ce verrou. Elle a déposé douze brevets autour d’une approche dite « simplifiée » : des bobines droites combinées à des aimants à supraconducteurs haute température (HTS) capables de produire les champs 3D requis sans la géométrie tortueuse classique. Sur le papier, cela divise les coûts d’ingénierie et raccourcit drastiquement les délais d’assemblage.
Métal liquide et supraconducteurs : deux innovations qui changent la donne
Les deux nouveautés brevetées en mai portent précisément sur les supraconducteurs HTS et sur les parois en métal liquide. Première innovation : la production interne d’aimants HTS, avec une ligne pilote attendue à Fontaine pour l’été 2026. Cette ligne doit générer les premiers revenus de l’entreprise via la vente d’aimants à d’autres acteurs, en plus d’alimenter ses propres prototypes.
Seconde innovation : une chambre à plasma dont les parois internes sont faites de lithium liquide. Cette approche règle plusieurs problèmes simultanément. Le lithium se régénère en continu, contrairement aux matériaux solides érodés par le bombardement neutronique. Il sert aussi de premier étage pour la production de tritium, le combustible-clé qui n’existe pas naturellement et qu’il faut générer sur place. Enfin, il assure un refroidissement actif de la machine.
Un démonstrateur intégrant ces deux briques doit être opérationnel d’ici fin 2026, selon les communications de l’entreprise. Pas un réacteur productif, mais une preuve de concept à l’échelle des composants critiques.
Calendrier industriel et tour de table à 150 millions
Renaissance Fusion a déjà levé environ 60 millions d’euros depuis sa création. Une nouvelle ronde en cours doit porter le financement total entre 130 et 150 millions d’euros sur 2026. Le soutien public se matérialise via France 2030 et un partenariat technique avec le CEA.
Le calendrier annoncé tient en trois jalons. Fin 2026 : démonstrateur intégré HTS plus métal liquide. 2030 : premier réacteur expérimental, capable de produire un plasma sur des durées significatives. 2035 : centrale commerciale, en théorie injectable sur le réseau. Pour une filière dont les promesses ont été repoussées de décennie en décennie, ces dates relèvent d’un pari ambitieux, voire audacieux.
Le marché, lui, a déjà commencé à valoriser ce type de promesse. À l’échelle mondiale, les start-up de fusion ont collectivement levé près de 7 milliards de dollars, selon les chiffres consolidés de la Fusion Industry Association. La France compte une poignée d’acteurs dans cette dynamique, dont Renaissance Fusion, mais aussi Stellaria qui travaille sur un SMR à sels fondus avec le CEA à Cadarache.
Face à ITER, un positionnement à contre-courant
Difficile de parler de fusion en France sans évoquer ITER. Le projet international, en construction depuis vingt ans à Cadarache, vise un premier plasma autour de 2033-2034 et des expériences deutérium-tritium dans la seconde moitié des années 2030. Coût total estimé : plus de 20 milliards d’euros, financement assuré par sept partenaires publics.
Renaissance Fusion joue exactement à l’inverse. Petite équipe, capital privé, brevets propriétaires, calendrier serré, ambition commerciale. La start-up ne prétend pas remplacer ITER, dont le rôle est d’apporter une validation scientifique à grande échelle. Elle vise une niche industrielle qui pourrait exister bien avant : produire de l’électricité par fusion à des coûts compétitifs, à l’échelle d’une dizaine ou d’une vingtaine d’installations à l’horizon 2040.

Pourquoi la fusion intéresse autant la France pilotable
Au-delà de la prouesse scientifique, la fusion coche toutes les cases d’une énergie de base décarbonée : pas de CO₂ en exploitation, pas de déchets haute activité à vie longue, ressource quasi-inépuisable. Si elle se concrétise, elle complétera le mix bas carbone aux côtés du nucléaire de fission, du stockage et de l’hydrogène. La trajectoire est par nature pilotable, ce qui place la fusion dans la même famille que les énergies dont nous parlons sur ce site (notre guide complet sur l’énergie pilotable).
La question reste ouverte : 2035 est-il un horizon réaliste pour Renaissance Fusion ? Les sceptiques rappellent l’historique de la fusion, ses promesses non tenues, l’écart immense entre un démonstrateur de laboratoire et une centrale commerciale opérable. Les optimistes, eux, soulignent que la situation a changé : capitaux privés massifs, supraconducteurs HTS désormais industriels, simulation numérique massive, accélération de tous les acteurs depuis 2023.
Si Renaissance Fusion tient son calendrier, la France disposera d’une fenêtre industrielle réelle sur une technologie où la concurrence anglo-saxonne et chinoise s’intensifie. Et la prochaine étape, fin 2026, devrait être un premier indicateur factuel. Les promesses, désormais, devront tenir au plasma.


