Nucléaire

Méduses à Gravelines : le nucléaire de bord de mer n’est plus le plan B

Le 11 août 2025, quatre réacteurs de Gravelines s’arrêtaient à cause d’un banc de méduses. Un an plus tard, jour pour jour, le même scénario s’est rejoué sur la plus grande centrale d’Europe occidentale. Trois unités à l’arrêt, une quatrième bridée, et une question qui n’est plus anecdotique : le refroidissement par eau de mer, longtemps présenté comme la parade aux fleuves trop chauds, tient-il encore ses promesses ?

Des méduses dans les tambours filtrants

Le mécanisme est d’une banalité déconcertante. Les six réacteurs de 900 MW de Gravelines aspirent chaque jour plusieurs centaines de milliers de mètres cubes d’eau de la mer du Nord pour évacuer la chaleur résiduelle du circuit secondaire. Cette eau passe par des grilles et des tambours filtrants conçus pour retenir les débris solides : algues, plastiques, poissons.

Les méduses, elles, ne sont pas des débris solides. Elles se déforment, s’écrasent contre les mailles, s’accumulent en couches. Le débit chute. La température des circuits monte. Et les automates de protection font ce pour quoi ils ont été programmés : ils plongent les barres de contrôle et coupent la réaction en chaîne.

Trois réacteurs, les numéros 2, 3 et 4, se sont ainsi arrêtés automatiquement. EDF a parlé d’une « présence massive et non prévisible de méduses » et assuré que l’événement n’avait « aucune conséquence sur la sûreté des installations, la sécurité du personnel ou sur l’environnement ». Techniquement, c’est exact. Un arrêt automatique est le contraire d’un incident de sûreté : c’est la preuve que la protection fonctionne.

Reste que la centrale ne produit plus grand-chose.

1 350 MW sur 5 400 : la centrale tourne au quart

Répartition de la production des six réacteurs de Gravelines le 11 août 2026, 1 350 MW disponibles sur 5 400 MW installés
Le 11 août 2026, Gravelines ne délivrait plus que 25 % de sa capacité installée.

Le compte est vite fait. Trois réacteurs arrêtés, soit 2 700 MW évaporés. Le réacteur 1 bridé à 50 % pour limiter la charge thermique, donc 450 MW au lieu de 900. Le réacteur 5 déjà en arrêt programmé pour maintenance. Il ne reste que l’unité 6 à pleine puissance.

Total : 1 350 MW disponibles sur 5 400 MW installés. Un quart du potentiel du site, au moment précis où 43 départements étaient placés en vigilance orange canicule et où la climatisation tirait sur le réseau.

Le calendrier de remise en service n’a rien d’automatique. L’épisode de 2025 avait demandé une dizaine de jours avant la reconnexion du dernier réacteur. Il faut d’abord nettoyer mécaniquement les grilles et les conduites, ce qui suppose que les méduses aient quitté la zone. Puis vérifier l’intégrité des circuits, remonter en puissance par paliers de 10 à 20 %, stabiliser plusieurs heures à chaque étape. Mille paramètres surveillés en continu, et le moindre écart renvoie au palier précédent.

Le bord de mer devait être la réponse aux fleuves

Voilà où l’affaire dépasse le fait divers estival. Depuis le début de l’été, le nucléaire français souffre de ses centrales fluviales. La Meuse à 15 m³/s contre 30 en moyenne saisonnière, le Rhône amputé de 40 % de son débit, la Garonne entre 26 et 28 °C. Les seuils de rejet fixés par l’ASN, 28 °C en aval ou 3 °C d’échauffement maximum, deviennent impossibles à tenir. Nous avons détaillé ce mécanisme quand Cattenom et Chooz ont dû s’arrêter début août, et le phénomène n’épargne pas nos voisins, comme le montre l’étiage du Danube en Europe centrale.

Dans ce contexte, les sites côtiers faisaient figure de valeur refuge. Volume d’eau illimité, pas de contrainte de débit, température de la mer plus stable que celle d’un fleuve d’été. Gravelines, Penly, Paluel, Flamanville, Blayais, Gravelines encore : le littoral concentre une part importante de la puissance installée française, et c’est sur lui que reposent les projets d’EPR2 à Penly et Gravelines.

Or la mer apporte sa propre contrainte, biologique cette fois. Le réchauffement des eaux de surface de la mer du Nord et la raréfaction des prédateurs naturels favorisent la prolifération des méduses. Les centrales des années 1970 et 1980 n’ont pas été dimensionnées pour ce risque. Leurs filtres ont été pensés contre des objets qui ne se déforment pas.

Un parc déjà au plus bas quand les méduses arrivent

Le timing aggrave tout. Deux jours avant l’épisode de Gravelines, le 9 août à 15h30, le parc nucléaire français a battu son record d’indisponibilité : 15,6 % de la puissance manquante, soit 5,5 GW hors service et douze réacteurs contraints de réduire ou de s’arrêter. Le précédent record, 4,2 GW, datait de juillet 2022.

Depuis le début de l’été, ce sont environ 4 TWh de production qui ont été perdus. EDF relativise, en rappelant que la France exporte toujours l’équivalent de la production de dix réacteurs vers ses voisins. Yves Marignac, de l’association négaWatt, cité par le Dauphiné Libéré, formule les choses autrement : « Le nucléaire trouve ses limites. C’est un système technique lourd et peu flexible, pensé avant la crise climatique, qui apparaît aujourd’hui sous pression. »

Les deux lectures peuvent coexister. La France n’a pas manqué d’électricité cet été. Mais elle a perdu de la marge, et la marge est exactement ce qui coûte cher quand elle disparaît : il faut alors des cycles combinés au gaz, des imports au prix spot, ou du delestage industriel. Sur le plan financier, les résultats semestriels d’EDF avaient déjà encaissé le contrecoup des canicules de juin.

Ce qui devrait changer, et ce qui ne changera pas

Des solutions techniques existent contre les méduses. Rideaux de bulles, barrières acoustiques, filtres à mailles souples, systèmes de détection en amont par sonar. Des centrales japonaises et israéliennes s’en équipent depuis des années. Rien de tout cela n’est hors de portée d’EDF, et la répétition à douze mois d’intervalle rend l’investissement difficile à repousser.

La vraie question est ailleurs. Le programme EPR2 vise Penly, Gravelines et Bugey, autrement dit deux sites côtiers et un site fluvial, avec une mise en service attendue à Penly en 2038. Ces réacteurs seront exploités jusque dans les années 2100. Les hypothèses de température de l’eau, de débit et de biomasse marine retenues dans leur conception valent pour un climat que nous quittons.

Un banc de méduses n’est pas un risque de sûreté. C’est un signal de dimensionnement. Et à ce stade, il a été envoyé deux fois.

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