Nucléaire

Italie : 30 Md€ pour 15-20 SMR, l’équation européenne change

Trente-six ans après le référendum de 1987 qui avait débranché ses centrales, l’Italie verrouille son retour au nucléaire. Le 26 mai, Rome a confirmé un plan d’investissement de 30 milliards d’euros pour construire 15 à 20 petits réacteurs modulaires d’ici 2050. Un signal qui change l’équation européenne et qui rapproche Paris d’un allié industriel inattendu.

Trente-six ans après, Rome rouvre la porte

L’histoire italienne du nucléaire est à part. Référendum populaire de 1987 dans la foulée de Tchernobyl, fermeture programmée des quatre dernières centrales, sortie totale de la filière. Une seconde consultation, en 2011, après Fukushima, avait clos le dossier pour deux décennies. Le revirement actuel n’est donc pas un simple ajustement de politique énergétique. C’est un retour assumé.

Le 14 mai, Giorgia Meloni avait planté le décor devant le Sénat. La loi d’habilitation sera votée avant l’été, les décrets d’application suivront dans les douze mois. Le 26 mai, le calendrier a été reconfirmé. Le Conseil des ministres avait déjà adopté en octobre 2025 une loi-cadre permettant à l’exécutif de définir par décrets les technologies privilégiées, les mécanismes de régulation et les acteurs habilités à porter la filière.

Tours aéroréfrigérantes d'une centrale nucléaire au coucher du soleil
Tours aéroréfrigérantes d’un parc nucléaire — la relance européenne s’organise autour de la 3e génération et des SMR.

30 milliards d’euros pour 15 à 20 SMR

Le gouvernement italien a verrouillé un plan d’investissement de 30 milliards d’euros sur la durée. Cible : 15 à 20 petits réacteurs modulaires répartis sur le territoire d’ici 2050. La première mise en service est visée pour 2030, puis le rythme s’établirait autour d’un nouveau réacteur par an jusqu’au milieu du siècle.

À l’arrivée, Rome table sur 8 GW de capacité nucléaire installée à horizon 2050, soit une part comprise entre 10 et 11 % du mix électrique national. La filière mise prioritairement sur la troisième génération de SMR. Une étude de faisabilité doit préciser l’intégration au mix italien, en prenant en compte la trajectoire éolienne et solaire déjà en cours.

L’enveloppe peut sembler modeste face aux chiffres français : EDF a estimé son programme EPR2 à 72,8 milliards d’euros pour six réacteurs (voir notre analyse sur la décision finale d’investissement attendue fin 2026). Mais l’Italie part de zéro. Pas de parc, pas de combustible, pas d’autorité de sûreté nationale, pas d’industrie capable de couler une enceinte de confinement.

Nuclitalia, ISIN et l’écosystème industriel

Le tissu industriel se reconstitue à grande vitesse. En mai 2025, trois acteurs lourds, Enel, Ansaldo Energia et Leonardo, ont créé Nuclitalia, structure dédiée à la recherche de partenaires et à l’analyse des opportunités SMR. La loi-cadre prévoit aussi la création d’une autorité de sûreté nucléaire indépendante. L’Italie ne disposait plus que d’un régulateur, l’ISIN, hérité de la gestion des déchets historiques.

L’ISIN a déjà retroussé ses manches. Depuis janvier 2026, l’agence italienne participe à la troisième phase d’évaluation de sûreté du SMR Nuward, le projet d’EDF, CEA, Naval Group, TechnicAtome et Framatome. Une collaboration européenne inédite, qui réunit huit autorités. Pour Rome, c’est une manière d’acquérir vite la compétence réglementaire qui lui manque encore.

Ce que la France gagne dans l’opération

Le retour italien renforce mécaniquement le poids de l’Alliance européenne du nucléaire portée par Paris. Onze pays membres en mars 2026, désormais une quasi-douzaine si l’on intègre Rome dans la dynamique formelle. Les conséquences sont concrètes.

D’abord, la standardisation. Nuward avance dans son évaluation conjointe avec les régulateurs européens, et Newcleo, le franco-italien à neutrons rapides refroidi au plomb, vient d’installer la cuve principale de son démonstrateur PRECURSOR au centre ENEA de Brasimone. La filière française dispose pour la première fois d’un pied solide chez son voisin transalpin.

Ensuite, la chaîne d’approvisionnement. Framatome, Orano, EDF et la grappe d’équipementiers regroupés dans GIFEN trouvent dans un marché italien naissant une perspective de volumes additionnels. Pour un industriel français, vendre cinq cuves à Rome, c’est cinq cuves de plus à produire à La Chapelle-Saint-Ursin, à Saint-Marcel ou au Creusot.

Enfin, la bataille bruxelloise. La Commission européenne examine actuellement le mécanisme d’aide publique française destiné aux EPR2. L’arrivée d’un partenaire italien dans l’arène modifie le rapport de force au sein du Conseil et facilite la défense d’une taxonomie favorable au nucléaire bas-carbone. Au passage, cela rebat aussi les cartes du débat sur le mécanisme de capacité européen et la rémunération des actifs pilotables.

Le calendrier reste serré

Restent les zones grises. La loi d’habilitation n’est pas encore votée. L’opposition de centre-gauche et les Verts italiens ont annoncé un recours possible. La construction d’une autorité de sûreté indépendante prendra des années, pas des mois. Et la mise en service d’un premier SMR en 2030 paraît ambitieuse au regard des calendriers réels des projets en cours en Europe.

Reste enfin le combustible. Les pays alliés du nucléaire civil dépendent encore largement de la Russie pour l’enrichissement. Sur ce volet, le projet de plateforme européenne, porté notamment par Orano, doit prendre une autre dimension si l’Italie s’ajoute à la liste des consommateurs.

Avec l’Italie, la France ne gagne pas seulement un voisin converti à l’atome. Elle gagne un marché, un partenaire industriel et un appui politique à Bruxelles. La question qui se pose désormais : Rome saura-t-elle tenir un calendrier qu’aucun pays partant de zéro n’a jamais respecté ?

Pilotable.fr

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