La France, deuxieme parc nucleaire mondial, depend de l’uranium importe pour alimenter ses 56 reacteurs. Du Niger au Kazakhstan en passant par l’Australie et le Canada, la chaine d’approvisionnement est longue, complexe et desormais fragilisee par les tensions geopolitiques. Etat des lieux d’une dependance strategique que Paris cherche a reduire.
Une dependance structurelle assumee
La France ne possede pas de mines d’uranium en activite sur son territoire. Les derniers sites — dans le Limousin, le Forez et l’Herault — ont ferme dans les annees 2000, apres avoir fourni plus de 75 000 tonnes d’uranium en un demi-siecle d’exploitation. Aujourd’hui, l’integralite de l’uranium naturel consomme par les centrales francaises est importee.
Orano (ex-Areva) est l’acteur central de cette chaine. Le groupe francais opere des mines au Niger (Somair), au Kazakhstan (via des joint-ventures) et au Canada (participation dans Cigar Lake). Il assure egalement la conversion et l’enrichissement de l’uranium, deux etapes cruciales de la chaine du combustible, dans ses usines du Tricastin (Drome) et de Malvesi (Aude).
Le Niger : une relation historique fragilisee
Le Niger a longtemps ete le premier fournisseur d’uranium naturel de la France. Orano y opere depuis les annees 1960, d’abord a travers la Somair (Societe des mines de l’Air). Mais le coup d’Etat de juillet 2023 a profondement bouleverse cette relation.
La junte nigerienne a revoque le permis minier d’Orano sur le gisement d’Imouraren, l’un des plus grands gisements d’uranium non exploites au monde (estimations : 200 000 tonnes de ressources). Les relations diplomatiques entre Paris et Niamey se sont deteriorees. La production de la mine Somair, deja vieillissante, poursuit ses operations mais dans un climat d’incertitude.
L’impact direct sur la souverainete energetique francaise est reel mais pas immediat : la France dispose de stocks strategiques d’uranium correspondant a plusieurs annees de consommation. Orano a diversifie ses sources bien avant la crise nigerienne. Mais la perte potentielle d’Imouraren ferme une option a long terme.
Kazakhstan, Canada, Australie : la diversification en marche
Le Kazakhstan est aujourd’hui le premier producteur mondial d’uranium, avec plus de 40 % de la production globale via Kazatomprom. Orano y opere plusieurs joint-ventures. Le Canada (Cameco) et l’Australie (BHP, Rio Tinto) completent le panel des fournisseurs. L’Ouzbekistan et la Namibie figurent egalement dans les circuits d’approvisionnement.
Cette diversification geographique reduit le risque de rupture d’approvisionnement lie a un seul pays. Mais elle n’elimine pas les risques geopolitiques : le Kazakhstan entretient des liens etroits avec la Russie (Rosatom est un acteur majeur de l’industrie nucleaire kazakhe), le Canada est soumis aux politiques federales parfois contraignantes, et l’Australie, bien que possedant les plus grandes reserves mondiales, n’a qu’une production modeste.
L’enrichissement : le maillon strategique
L’uranium naturel extrait des mines ne peut pas alimenter directement un reacteur : il doit etre converti puis enrichi. C’est la que la France dispose d’un avantage strategique majeur. L’usine d’enrichissement du Tricastin, operee par Orano, est l’une des rares installations occidentales capables d’enrichir l’uranium a echelle industrielle.
Jusqu’en 2022, la Russie (Rosatom) assurait pres de 40 % de l’enrichissement mondial d’uranium. L’invasion de l’Ukraine a contraint les pays occidentaux a chercher des alternatives. Orano a annonce un investissement de 1,7 milliard d’euros pour augmenter de 30 % la capacite d’enrichissement du Tricastin d’ici 2028. Urenco (consortium anglo-germano-neerlandais) a egalement annonce des expansions.
Ce repositionnement est une opportunite industrielle pour la France. L’enrichissement est le segment le plus rentable et le plus strategique de la chaine du combustible. En augmentant sa capacite, Orano peut capter une part de marche laissee vacante par Rosatom tout en renforçant la souverainete francaise.
Le recyclage du combustible : un atout francais unique
La France est l’un des rares pays au monde a pratiquer le retraitement du combustible use et la fabrication de combustible MOX (melange d’oxydes d’uranium et de plutonium). Cette strategie du cycle ferme, portee par Orano a La Hague (retraitement) et Melox (fabrication MOX), permet de recycler environ 96 % du combustible use.
Le retraitement reduit la dependance a l’uranium naturel importe d’environ 17 %. En periode de tensions sur les approvisionnements, c’est un avantage strategique non negligeable. La preparation du programme EPR2 inclut d’ailleurs l’adaptation de l’usine Melox pour produire du MOX compatible avec les nouveaux reacteurs.
Le prix de l’uranium : des cours en forte hausse
Le prix spot de l’uranium a triple entre 2020 et 2025, passant d’environ 30 dollars la livre a plus de 90 dollars. Plusieurs facteurs expliquent cette hausse : la relance nucleaire mondiale, les tensions d’approvisionnement post-Niger, la volonte de se sevrer de l’uranium russe et la constitution de stocks strategiques par plusieurs pays.
Pour EDF, l’impact sur le cout de production de l’electricite reste modere. L’uranium ne represente qu’environ 5 % du cout total du MWh nucleaire, contre 60 a 80 % pour le gaz dans une centrale a gaz. Neanmoins, la hausse des prix incite a securiser les contrats long terme et a investir dans le cycle du combustible.
Vers une strategie de resilience
Face a ces evolutions, la France deploie une strategie de resilience articulee autour de quatre axes : la diversification des sources d’approvisionnement en uranium naturel, l’augmentation des capacites d’enrichissement au Tricastin, le maintien du cycle ferme (retraitement + MOX) et la constitution de stocks strategiques.
A plus long terme, le developpement de reacteurs de 4e generation capables de consommer du plutonium et de l’uranium appauvri (dont la France possede d’importants stocks) pourrait reduire considerablement la dependance a l’uranium naturel importe. Mais cette perspective reste lointaine.
Ce qu’il faut retenir
- La France importe 100 % de son uranium naturel, principalement du Kazakhstan, du Canada, du Niger et d’Australie.
- Le coup d’Etat au Niger (2023) a fragilise une source historique d’approvisionnement.
- L’enrichissement (usine du Tricastin) est un atout strategique majeur, renforce par un investissement de 1,7 milliard d’euros.
- Le retraitement et le MOX reduisent la dependance a l’uranium naturel d’environ 17 %.
- La hausse des prix de l’uranium a un impact modere sur le cout du MWh nucleaire (environ 5 % du total).


