Changement de cap à la tête de la filière hydrogène française. Nicolas Brahy a pris la présidence de France Hydrogène en décembre 2025, succédant à Philippe Boucly. Alors que l’association fédère désormais plus de 450 membres et que la stratégie nationale mobilise 9 milliards d’euros, le nouveau président affiche un agenda résolument offensif : passage à l’échelle industrielle, défense du nucléaire comme source d’hydrogène bas carbone à Bruxelles, et accélération des projets IPCEI. Portrait d’un homme pressé, à un moment charnière pour la filière.
Un profil industriel pour une filière qui change d’échelle
Nicolas Brahy n’arrive pas à la présidence de France Hydrogène par hasard. Ingénieur de formation, passé par plusieurs postes de direction dans l’industrie de l’énergie et de la chimie, il incarne le profil que la filière recherchait pour cette nouvelle étape : un industriel capable de transformer les ambitions en réalités de terrain. Comme l’a relevé Environnement Magazine, sa nomination intervient à un « moment charnière » pour la filière, entre les promesses gouvernementales et la réalité des chantiers.
Son prédécesseur, Philippe Boucly, avait porté l’association à travers sa phase de structuration politique. Sous sa présidence, France Hydrogène est passée de quelques dizaines de membres à plus de 450 — industriels, startups, collectivités, laboratoires de recherche, énergéticiens. L’association a pesé dans les arbitrages de la stratégie nationale hydrogène et dans l’obtention d’enveloppes conséquentes au titre de France 2030.
Mais le temps des annonces est révolu. Les premiers électrolyseurs industriels doivent sortir de terre, les écosystèmes territoriaux doivent fonctionner, et les clients industriels doivent signer des contrats d’achat. C’est cette transition de la planification à l’exécution que Nicolas Brahy est chargé de piloter.
Quatre priorités pour le mandat Brahy
Dès sa prise de fonction, le nouveau président a défini quatre axes prioritaires qui structureront son mandat. Le premier est le passage à l’échelle industrielle. La France s’est fixé un objectif de 6,5 GW de capacité d’électrolyse installée d’ici 2030, conformément à la stratégie nationale. À ce jour, les capacités effectivement en fonctionnement ne dépassent pas quelques centaines de mégawatts. Le fossé est immense, et le calendrier serré. Nicolas Brahy entend mobiliser l’ensemble de l’écosystème — financeurs, développeurs, collectivités — pour accélérer la mise en service des projets les plus avancés.
Le deuxième axe concerne la bataille réglementaire européenne, et en particulier la directive RED III sur les énergies renouvelables. La France défend une définition de l’hydrogène bas carbone qui inclut la production à partir d’électricité nucléaire — l’électrolyse couplée au nucléaire pouvant produire un hydrogène parmi les plus décarbonés au monde. Cette position se heurte à l’opposition de plusieurs États membres qui souhaitent réserver le label « vert » à l’hydrogène d’origine renouvelable. France Hydrogène, sous la houlette de Brahy, intensifie son lobbying à Bruxelles pour que le nucléaire soit pleinement reconnu.
Troisième priorité : l’accélération des projets IPCEI (Important Projects of Common European Interest). Quinze projets français ont été retenus par Bruxelles dans le cadre des vagues IPCEI Hy2Tech et Hy2Use, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur — de la production d’électrolyseurs à l’utilisation industrielle de l’hydrogène. Mais entre l’approbation européenne et le décaissement effectif des subventions, les délais se comptent en mois, parfois en années. Brahy veut fluidifier ce processus et s’assurer que les porteurs de projets français ne perdent pas leur avantage compétitif face aux initiatives allemandes ou néerlandaises, mieux financées.
Enfin, le quatrième axe porte sur les corridors d’export et les infrastructures de transport. L’hydrogène ne servira l’industrie française que s’il peut être acheminé du lieu de production au lieu de consommation. Les projets de backbone hydrogène européen — le réseau European Hydrogen Backbone porté par les gestionnaires de réseaux de gaz — doivent se concrétiser. La France, avec sa façade maritime et ses interconnexions gazières, peut devenir un hub de transit pour l’hydrogène produit dans la péninsule ibérique (projet H2Med) ou en Afrique du Nord.
France Hydrogène : 450 membres, une voix unique
L’une des forces de France Hydrogène réside dans sa capacité à fédérer l’ensemble de la chaîne de valeur sous un même toit. L’association rassemble aujourd’hui plus de 450 membres : grands groupes (Air Liquide, EDF, Engie, TotalEnergies), ETI industrielles, startups deeptech (Genvia, Lhyfe, HDF Energy), équipementiers, bureaux d’études, laboratoires publics (CEA, CNRS, IFPEN), collectivités territoriales et pôles de compétitivité.
Cette diversité est à la fois un atout et un défi. Les intérêts d’un grand énergéticien ne sont pas ceux d’une startup de l’électrolyse, et les préoccupations d’une région industrielle diffèrent de celles d’un port maritime. Le rôle du président est précisément de synthétiser ces perspectives en positions communes crédibles face aux pouvoirs publics français et européens.
France Hydrogène assure également un rôle d’animation territoriale, avec des délégations régionales actives dans les principaux bassins industriels : Auvergne-Rhône-Alpes, Hauts-de-France, Normandie, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine. Ces antennes locales sont essentielles pour structurer les écosystèmes hydrogène territoriaux — connecter un producteur d’électrolyse avec un consommateur industriel voisin, identifier les synergies avec les infrastructures existantes, accompagner les collectivités dans leurs projets de mobilité hydrogène.
Un contexte européen sous haute tension
Nicolas Brahy prend les rênes de la filière dans un contexte européen complexe. L’Allemagne, longtemps en tête de la course à l’hydrogène avec sa stratégie nationale de 9 milliards d’euros, traverse une période d’incertitude budgétaire qui ralentit le déploiement de ses projets. Les Pays-Bas misent massivement sur l’hydrogène offshore, tandis que l’Espagne et le Portugal se positionnent comme futurs exportateurs d’hydrogène renouvelable vers l’Europe du Nord.
Dans ce paysage mouvant, la France dispose d’un atout unique : son parc nucléaire. La capacité à produire de l’hydrogène bas carbone en base, 24 heures sur 24, à partir d’électricité nucléaire décarbonée, est un avantage compétitif que peu de pays peuvent revendiquer. Encore faut-il que les règles européennes reconnaissent cet avantage — et c’est là tout l’enjeu de la bataille RED III que Brahy place au sommet de ses priorités.
Ce qu’il faut retenir
L’arrivée de Nicolas Brahy à la présidence de France Hydrogène marque un tournant pour la filière française. Après des années de structuration politique et d’obtention de financements publics, l’heure est au passage à l’échelle industrielle. Les quatre priorités du nouveau président — industrialisation, défense du nucléaire à Bruxelles, accélération des IPCEI et corridors d’export — dessinent une feuille de route ambitieuse mais réaliste. Avec 450 membres et 9 milliards d’euros de soutien public, la filière hydrogène française dispose des moyens de ses ambitions. Le défi est désormais d’exécuter — vite, bien, et à l’échelle.
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