La France franchit une etape majeure dans le deploiement du stockage stationnaire : le lancement de ses premiers appels d’offres specifiques pour les batteries (BESS). La CRE a defini le cadre, les volumes et les mecanismes de ces encheres qui doivent accelerer l’atteinte de l’objectif de 6 GW de stockage d’ici 2030. Decryptage d’un dispositif attendu par toute la filiere.
Pourquoi des appels d’offres dedies au stockage ?
Jusqu’a present, les batteries stationnaires en France se sont deployees exclusivement sur la base des signaux de marche : arbitrage sur le marche spot, services systeme (reserves de frequence) et mecanisme de capacite. Ce modele a permis une croissance rapide — les capacites ont ete multipliees par onze en quatre ans — mais reste insuffisant pour atteindre les volumes cibles.
La CRE a recommande la mise en place d’appels d’offres specifiques pour securiser un socle de capacite garanti. Le principe : l’Etat lance un appel d’offres pour un volume de stockage defini, les developpeurs repondent avec un prix (en euros/MWh garanti), et les lauréats beneficient d’un contrat de long terme qui securise une partie de leurs revenus.
Le cadre des premiers appels d’offres
Les premiers appels d’offres BESS francais portent sur un volume total de 1 000 MW, reparti en deux lots. Le premier lot (600 MW) concerne des batteries d’une duree de decharge de 2 heures minimum, destinees principalement aux services de reserve rapide et a l’arbitrage court terme. Le second lot (400 MW) vise des installations de 4 heures de decharge minimum, pour des usages de lissage de production renouvelable et de gestion des pointes.
Les candidats doivent proposer un prix plafond de complement de remuneration (en euros/MWh), en complement des revenus de marche qu’ils percevront par ailleurs. Ce mecanisme est similaire aux complements de remuneration utilises pour l’eolien et le solaire, adapte aux specificites du stockage.
Le calendrier prevoit une publication de l’appel d’offres au deuxieme trimestre 2026, des reponses au troisieme trimestre, une designation des laureats fin 2026, et une mise en service des installations au plus tard fin 2028. Ce rythme est ambitieux mais necessaire pour contribuer a l’objectif de RTE de +6 GW de batteries d’ici 2030.
Les prix attendus
Les analystes estiment que les prix proposes par les candidats se situeront entre 60 et 90 euros/MWh pour les projets de 2 heures, et entre 80 et 120 euros/MWh pour les projets de 4 heures. Ces niveaux refletent les couts actuels des systemes de stockage par batteries lithium-ion (batteries LFP pour la plupart), qui se situent entre 150 et 250 euros/kWh installes selon la taille et la configuration.
La baisse continue des couts des batteries — environ 15 % par an en moyenne depuis dix ans — joue en faveur des appels d’offres : les projets qui seront mis en service en 2028 beneficieront de prix d’achat de batteries inferieurs a ceux d’aujourd’hui. C’est un facteur de competitivite majeur par rapport aux technologies alternatives (STEP, hydrogene, stockage thermique).
Comparaison avec le Royaume-Uni et l’Allemagne
La France s’inspire des modeles deja deployes chez ses voisins. Le Royaume-Uni, leader europeen du stockage, a atteint plus de 5 GW de BESS installes grace a un cadre favorable : pas d’appels d’offres specifiques, mais un mecanisme de capacite ouvert au stockage, des encheres de services systeme genereuses et un planning accelere de raccordement. L’inconvenient : une partie des projets sont surdimensionnes et les revenus unitaires baissent.
L’Allemagne a lance des appels d’offres pour le stockage dans le cadre de sa reforme du marche de l’electricite. L’Italie a procede de meme avec des encheres de 2 GW pour le sud du pays. Les resultats montrent que les appels d’offres permettent d’obtenir des prix competitifs tout en garantissant un volume de deploiement.
Selon les donnees du European Market Outlook for Battery Storage de SolarPower Europe, le marche europeen du stockage devrait depasser 50 milliards d’euros d’ici 2030. La France, avec ses premiers appels d’offres, entre dans la course avec un retard de deux a trois ans sur le Royaume-Uni mais avec un cadre reglementaire plus structure.
L’impact sur la filiere industrielle
Les appels d’offres BESS pourraient stimuler la filiere industrielle du stockage en France. Les developpeurs (Neoen, TotalEnergies, Engie, EDF Renouvelables, des fonds d’infrastructure) se positionnent deja. Les fabricants de systemes de stockage (Saft, Forsee Power, et les integateurs internationaux comme Fluence, BYD, Tesla) voient dans le marche francais une opportunite de croissance significative.
Pour le regulateur, l’enjeu est de calibrer les appels d’offres pour obtenir le meilleur rapport cout-efficacite sans decourager les investisseurs. Un prix plafond trop bas n’attirerait pas suffisamment de candidats. Un prix trop eleve rencherait inutilement la facture pour les consommateurs. Le guide complet du stockage BESS detaille les enjeux economiques de cette filiere.
Au-dela du lithium : diversification technologique
Les appels d’offres sont ouverts a toutes les technologies de stockage electrochimique, pas seulement au lithium-ion. Les batteries sodium-ion, moins couteuses mais moins denses, pourraient etre competitives pour les projets de 4 heures et plus. Les batteries a flux, adaptees au stockage longue duree, pourraient aussi se positionner sur les lots de plus grande duree si de futurs appels d’offres elargissent le perimetre.
Cette ouverture technologique est un choix delibere de la CRE, qui souhaite encourager l’innovation et eviter une dependance excessive a la chaine d’approvisionnement lithium chinoise.
Ce qu’il faut retenir
- La France lance ses premiers appels d’offres specifiques BESS pour 1 000 MW (600 MW 2h + 400 MW 4h).
- Les laureats beneficieront d’un complement de remuneration de long terme, en plus des revenus de marche.
- Les prix attendus se situent entre 60 et 120 euros/MWh selon la duree de decharge.
- La mise en service des premieres installations est visee pour fin 2028.
- Les appels d’offres sont ouverts a toutes les technologies electrochimiques (lithium-ion, sodium-ion, flux).


