Hydrogène

Corridors hydrogène européens : la France au cœur du réseau continental

L’Europe construit son reseau continental d’hydrogene. Du corridor H2Med reliant Barcelone a Marseille au European Hydrogen Backbone traversant l’Allemagne et les Pays-Bas, la France se positionne comme plaque tournante. Infrastructures, investissements, calendrier : le point sur les corridors hydrogene europeens.

Le European Hydrogen Backbone : 40 000 km de reseau

Le European Hydrogen Backbone (EHB) est un projet d’infrastructure porte par un consortium de 31 operateurs de transport de gaz europeens. L’ambition : deployer d’ici 2040 un reseau d’environ 40 000 km de pipelines dedies a l’hydrogene, reliant les centres de production aux zones de consommation industrielle a travers le continent.

Pres de 60 % de ce reseau pourrait etre constitue de gazoducs existants reconvertis, ce qui reduirait considerablement les couts par rapport a des infrastructures neuves. Les estimations tablent sur un investissement total de 60 a 100 milliards d’euros, reparti entre les operateurs, les Etats et les fonds europeens.

La France, au carrefour de l’Europe du Nord et du Sud, occupe une position geographique strategique dans ce reseau. GRTgaz et Terega, les deux gestionnaires de transport de gaz francais, participent activement a l’EHB et planifient la reconversion de plusieurs centaines de kilometres de gazoducs.

H2Med : le corridor hispano-francais

Le projet H2Med (BarMar) est le corridor le plus avance concernant la France. Ce pipeline sous-marin reliera Barcelone a Marseille, avec une capacite de transport de 2 millions de tonnes d’hydrogene par an. Le cout est estime a 2,5 milliards d’euros, dont une partie financee par l’Union europeenne au titre des Projets d’interet commun (PCI).

H2Med est adosse a la strategie espagnole et portugaise de production d’hydrogene vert a grande echelle, grace a leur ensoleillement favorable aux electrolyseurs alimentes par le solaire. L’Espagne vise 4 GW d’electrolyse en 2030. La peninsule iberique deviendrait ainsi un exportateur net d’hydrogene vers l’Europe du Nord, via la France.

Le calendrier prevoit une decision finale d’investissement en 2027 et une mise en service en 2030. La France beneficierait de ce corridor a la fois comme zone de transit et comme consommatrice, avec ses sites industriels du sud — Fos-sur-Mer, Lavera, l’etang de Berre — qui figurent parmi les plus gros emetteurs de CO2 industriel du pays.

Le corridor nord : Allemagne, Benelux, mer du Nord

Au nord, un autre corridor majeur se dessine. L’Allemagne planifie un reseau national d’hydrogene de 9 700 km (le Kernnetz) pour relier ses sites industriels de la Ruhr, de Hambourg et du sud aux importations de la mer du Nord. Les Pays-Bas, via Gasunie, developpent le reseau HyNetwork Services avec un objectif de mise en service en 2027.

La France pourrait etre connectee a ce corridor nord via la Belgique et le Luxembourg. GRTgaz etudie la faisabilite d’une interconnexion entre le reseau francais et les corridors belge et allemand, ce qui permettrait a l’hydrogene produit en France (notamment l’hydrogene rose d’origine nucleaire) d’acceder aux marches d’Europe du Nord.

Les PIIEC : le cadre de financement europeen

Les corridors hydrogene beneficient du cadre des PIIEC (Projets importants d’interet europeen commun). Le PIIEC Hy2Infra, autorise par la Commission europeenne en fevrier 2024, mobilise 6,9 milliards d’euros d’aides d’Etat pour des projets d’infrastructure hydrogene dans sept pays, dont la France.

Ce cadre permet aux Etats de subventionner des projets qui ne seraient pas viables economiquement a court terme mais qui sont strategiques pour la transition energetique europeenne. La France y participe avec plusieurs projets de production et de transport, adosses a sa strategie nationale hydrogene de 9 milliards d’euros.

La France comme hub de transit et de production

La position de la France dans les corridors hydrogene europeens est double. D’un cote, elle est un pays de transit, situe entre les producteurs du sud (Espagne, Afrique du Nord a terme) et les consommateurs du nord (Allemagne, Benelux). De l’autre, elle est un producteur potentiel majeur, grace a son mix electrique bas carbone (nucleaire + renouvelables) qui permet de produire de l’hydrogene decarbone a un cout competitif.

France Hydrogene, l’association de la filiere, estime que la France pourrait produire jusqu’a 600 000 tonnes d’hydrogene decarbone par an en 2035, dont une partie exportable. L’atout specifique de la France est l’hydrogene d’origine nucleaire (rose), reconnu comme bas carbone par la directive RED III, qui offre un facteur de charge superieur aux electrolyseurs couples au solaire ou a l’eolien.

Pour capitaliser sur cette position, la France doit investir dans les interconnexions transfrontalieres et dans un reseau domestique reliant ses zones de production (vallees de l’hydrogene de Fos, Dunkerque, Le Havre) a ses zones de consommation et aux points d’export.

Les defis : couts, calendrier et demande

Les corridors hydrogene font face a un defi classique de l’oeuf et la poule : les producteurs n’investiront pas massivement sans certitude de transport, et les operateurs d’infrastructure n’investiront pas sans visibilite sur les volumes a transporter. Les PIIEC et les financements publics visent a briser ce cercle vicieux en lançant simultanement les deux.

Le calendrier est tendu. La plupart des corridors visent une mise en service entre 2028 et 2030, mais les procedures d’autorisation, la reconversion des gazoducs et la construction de troncons neufs prennent du temps. Certains observateurs estiment que 2032-2035 est un horizon plus realiste pour un reseau europeen fonctionnel.

Enfin, la question de la demande reste ouverte. Les volumes d’hydrogene prevus dans les strategies nationales sont ambitieux, mais les projets de consommation industrielle (siderurgie, chimie, raffineries) avancent plus lentement que prevu. Sans une demande robuste, les corridors risquent de rester sous-utilises pendant leurs premieres annees d’exploitation.

Ce qu’il faut retenir

  • Le European Hydrogen Backbone prevoit 40 000 km de pipelines H2 d’ici 2040, dont 60 % de gazoducs reconvertis.
  • Le corridor H2Med (Barcelone-Marseille) est le plus avance pour la France, avec une mise en service visee en 2030.
  • La France se positionne comme hub de transit (sud-nord) et producteur d’hydrogene rose d’origine nucleaire.
  • Le PIIEC Hy2Infra mobilise 6,9 milliards d’euros d’aides d’Etat pour les infrastructures hydrogene.
  • Le defi principal reste l’adequation entre l’offre d’infrastructure et la demande industrielle reelle.

La rédaction

La rédaction de Pilotable.fr couvre l'actualité des énergies pilotables : nucléaire, hydrogène, stockage, flexibilité et stratégie énergétique.

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