La transition énergétique est une machine à emplois. Les filières des énergies pilotables — nucléaire, hydrogène, stockage par batteries, flexibilité — vont créer plus de 200 000 postes en France d’ici 2035. Un chiffre colossal qui impose de repenser la formation, l’orientation professionnelle et l’attractivité de l’industrie énergétique.
Nucléaire : 100 000 recrutements en dix ans
Le GIFEN (Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire) a chiffré le besoin : 100 000 recrutements sont nécessaires d’ici 2035 pour mener de front la prolongation du parc existant, la construction des six EPR2 et le développement des SMR. Comme le détaille notre article sur la mobilisation du GIFEN, ce défi est sans précédent depuis la construction du parc nucléaire historique dans les années 1970-1980.
Les besoins couvrent un spectre très large de métiers : ingénieurs en sûreté, techniciens de maintenance, soudeurs qualifiés nucléaires (le métier le plus tendu de la filière), chaudronniers, robinetiers, contrôleurs non destructifs, spécialistes du génie civil, chimistes, radioprotectionnistes. La pyramide des âges est défavorable : une part importante des effectifs actuels partira à la retraite dans les dix prochaines années, créant un double besoin de remplacement et de croissance.
France Travail a lancé un plan national dédié au nucléaire, avec des job datings dans les bassins d’emploi proches des centrales et des chantiers EPR2. EDF a créé sa propre « Université des métiers du nucléaire » et prévoit de recruter 10 000 personnes par an jusqu’en 2030, toutes filiales confondues.
Hydrogène : 50 000 à 100 000 emplois en vue
France Hydrogène estime que la filière hydrogène pourrait employer entre 50 000 et 100 000 personnes d’ici 2030 en France, contre moins de 5 000 aujourd’hui. Un facteur dix en moins de six ans. Les emplois se répartissent entre la fabrication d’électrolyseurs, la production d’hydrogène, les infrastructures de transport et de stockage, la mobilité (stations, véhicules) et les services associés (ingénierie, maintenance, exploitation).
La stratégie nationale hydrogène, dotée de 9 milliards d’euros, prévoit la création de centres de formation spécialisés et le développement de cursus d’ingénieurs et de techniciens dédiés à l’hydrogène. Plusieurs écoles d’ingénieurs (IMT, ENSTA, Mines) ont ouvert des spécialisations « hydrogène et vecteurs énergétiques ». Le CEA et l’INERIS forment les techniciens à la sécurité des installations hydrogène, un enjeu critique pour un gaz hautement inflammable.
Batteries et stockage : les gigafactories recrutent
Les gigafactories de batteries d’ACC et Verkor représentent à elles seules plus de 5 000 emplois directs et 15 000 à 20 000 emplois indirects dans le nord de la France (Billy-Berclau pour ACC, Dunkerque pour Verkor). Les métiers sont souvent inédits en France : ingénieurs électrochimistes, opérateurs de lignes de production de cellules, spécialistes du contrôle qualité par vision artificielle, experts en recyclage des métaux critiques.
Le secteur du stockage stationnaire (BESS) crée également des emplois : développeurs de projets, ingénieurs d’intégration, exploitants de parcs de batteries, spécialistes des logiciels de gestion d’énergie (EMS). Avec 6 GW de batteries prévus par RTE d’ici 2030, le marché français du stockage va passer de quelques centaines à plusieurs milliers d’emplois.
Le défi de la formation
Le principal goulet d’étranglement n’est pas le financement ni la technologie : c’est le capital humain. Le système de formation français, malgré ses atouts (écoles d’ingénieurs reconnues, réseau de CFA), n’est pas dimensionné pour former 200 000 personnes en dix ans dans des métiers souvent très spécialisés.
Plusieurs leviers sont activés. Le premier est la reconversion professionnelle : des milliers de travailleurs de la filière automobile thermique (moteurs, boîtes de vitesses) peuvent être réorientés vers les batteries ou l’hydrogène, à condition de formations passerelles de 3 à 12 mois. Le deuxième est l’apprentissage : les entreprises de la filière nucléaire ont multiplié par trois le nombre d’apprentis entre 2020 et 2025, et l’objectif est de maintenir cette dynamique.
Le troisième levier est l’attractivité. Les métiers de l’énergie souffrent d’un déficit d’image auprès des jeunes. Les campagnes de communication du GIFEN (« Le nucléaire recrute ») et de France Hydrogène visent à montrer que ces filières offrent des emplois qualifiés, bien rémunérés, porteurs de sens (décarbonation, souveraineté) et pérennes (l’exploitation d’un EPR2 dure 60 ans).
Un enjeu territorial
Les créations d’emplois dans les énergies pilotables ne se concentrent pas dans les métropoles mais dans les territoires industriels : Normandie (Penly, Le Havre), Hauts-de-France (Gravelines, Dunkerque, Billy-Berclau), Ain (Bugey), Drôme (Romans-sur-Isère), Saône-et-Loire (Le Creusot), Hérault (Genvia à Béziers). Ces bassins d’emploi, parfois fragilisés par la désindustrialisation, voient dans la transition énergétique une opportunité de renaissance.
Les collectivités locales investissent dans des campus de formation (Campus des métiers et qualifications « Énergies et maintenance » à Cherbourg, pôle de compétences nucléaires du Bugey) et dans des infrastructures d’accueil (logements, transports) pour les milliers de travailleurs qui afflueront sur les grands chantiers.
Ce qu’il faut retenir
- Plus de 200 000 emplois seront créés dans les filières pilotables en France d’ici 2035 : 100 000 dans le nucléaire, 50 000-100 000 dans l’hydrogène, plusieurs milliers dans les batteries.
- Le principal défi est la formation : reconversion professionnelle, apprentissage et attractivité auprès des jeunes.
- Les créations d’emplois bénéficient surtout aux territoires industriels (Normandie, Hauts-de-France, vallée du Rhône).
- Les soudeurs nucléaires, les ingénieurs électrochimistes et les techniciens hydrogène sont les profils les plus recherchés.


