Le 31 mars 2026, la Commission européenne a ouvert une procédure formelle au titre de l’article 108, paragraphe 2, du TFUE sur le dispositif de soutien public envisagé pour les six EPR2 français. Ce n’est pas un rejet du principe. C’est un examen serré des conditions dans lesquelles l’État peut financer un investissement nucléaire de cette ampleur. Le débat, longtemps cantonné aux revues de droit européen, entre dans sa phase concrète : celle où se négocient les chiffres qui conditionnent le calendrier des chantiers.
Le programme EPR2, ce sont six réacteurs de nouvelle génération et un investissement public-privé sans équivalent depuis des décennies. Un montage financier qui, précisément parce qu’il sort de l’ordinaire, attire l’œil de Bruxelles.

Un dispositif de financement à trois étages
Le montage retenu par la France tient en trois pièces : un prêt bonifié couvrant 60 % des coûts de construction, estimés au total à 72,8 milliards d’euros (euros 2020), un contrat d’écart compensatoire bidirectionnel sur quarante ans, et un partage de certains risques entre l’État et EDF. Les six réacteurs représenteraient près de 10 GW de capacité nucléaire nouvelle. Un chantier qui se compte en décennies, pas en années.
Chaque pièce répond à la même logique : réduire le coût du capital pour un projet dont la rentabilité, si elle existe, ne se matérialise que très loin dans le temps. Le prêt bonifié abaisse le coût de la dette pendant la construction, la phase la plus risquée. Le contrat d’écart compensatoire sécurise ensuite les revenus une fois le réacteur en exploitation, en lissant les à-coups du marché spot. Le partage des risques répartit, lui, la facture d’un dérapage de calendrier ou de coûts, un scénario que les chantiers EPR précédents ont largement illustré.
La France a notifié ce soutien à la Commission en novembre 2025. Au vu de son ampleur, la Commission a décidé d’ouvrir une enquête approfondie (communiqué de la Commission IP/26/744, affaire SA.119469). Et l’analyse préliminaire de la Commission ne conteste pas le principe du soutien : elle reconnaît l’existence de défaillances de marché sur les nouveaux investissements nucléaires, et juge qu’une intervention publique est nécessaire à leur réalisation. Le désaccord porte sur autre chose : jusqu’où, et selon quelles modalités, cette intervention reste proportionnée.
Hinkley Point C, le précédent qui pèse sur tout le dossier
La jurisprudence de référence reste l’arrêt Hinkley Point C, rendu par la Cour de justice de l’Union européenne en 2020. La CJUE y avait validé la possibilité, pour un État, de soutenir financièrement la construction d’une centrale nucléaire, au nom de sa liberté à déterminer son propre bouquet énergétique. La voie légale : l’article 107, paragraphe 3 (c) du TFUE, qui permet de déclarer compatibles des aides répondant à un objectif d’intérêt commun, sous réserve de nécessité et de proportionnalité.

Le nucléaire est structurellement inadapté au financement de marché classique : coût initial considérable, construction longue, horizon d’exploitation qui dépasse celui de la plupart des actifs industriels. Aucun acteur privé ne porte seul ce risque sur quarante ou soixante ans. Cette défaillance de marché, déjà actée pour Hinkley Point C, la Commission la réexamine aujourd’hui à l’échelle du dossier français.
Une jurisprudence qui se construit dossier après dossier
Depuis Hinkley Point C, la Commission a examiné d’autres dossiers de soutien au nucléaire, en Belgique, en République tchèque et en Pologne. Le dossier français suit la même trajectoire, sans la reproduire à l’identique : chaque dossier a ses propres paramètres de coût, de durée, de structure actionnariale, et Bruxelles les instruit séparément. La question n’est plus de savoir si le nucléaire peut être aidé par la puissance publique, mais comment, et jusqu’à quel niveau d’intervention l’Union considère le soutien encore compatible avec ses règles de concurrence.
Pour la France, l’enjeu dépasse le seul cas EDF. Le calendrier des six EPR2 avance en parallèle : Penly, Gravelines et Bugey retenus en première phase, Nogent-sur-Seine officiellement candidate pour une septième et une huitième tranche. Le coût de construction des six réacteurs est estimé à 72,8 milliards d’euros (euros 2020), soit de l’ordre de 24 milliards par paire si l’on répartit ce total à parts égales. Une enquête approfondie qui s’étire dans le temps n’empêche pas ces candidatures d’avancer. Mais elle installe une incertitude sur le cadre financier final, au moment même où les collectivités s’engagent.
Ce qui reste à trancher

Trois points concentrent les échanges entre Paris et Bruxelles : le niveau de couverture du prêt bonifié, la durée et les modalités du contrat d’écart compensatoire, le partage des risques en cas de dérive des coûts ou des délais. Un scénario que l’histoire récente de la filière nucléaire française n’a jamais vraiment épargné. Une issue négative, ou seulement un compromis restrictif, rejaillirait sur le montage financier des tranches encore à attribuer, jusque sur des dossiers comme le financement du stockage et de la flexibilité, qui repose sur des logiques de soutien public comparables.
La Commission n’a pas fixé d’échéance publique. Ces procédures durent souvent plus d’un an : pour le projet tchèque de Dukovany, 22 mois ont séparé l’ouverture de l’enquête (juin 2022) de la décision (avril 2024). Une durée de douze à dix-huit mois à compter du 31 mars 2026 mènerait à une décision entre mars et septembre 2027, après l’objectif de décision finale d’investissement d’EDF fixé à fin 2026, et dans la séquence de l’élection présidentielle. Un dossier de droit européen des aides d’État, transformé en enjeu de calendrier politique.
Pourquoi ce dossier dépasse EDF
Les investisseurs qui regardent la filière nucléaire française n’attendent pas l’issue de la procédure pour se positionner. Mais ils l’intègrent dans leur lecture du risque. Un contrat d’écart compensatoire sur quarante ans n’a de valeur que si son cadre juridique tient dans la durée. Cette prévisibilité, plus que le taux du prêt bonifié lui-même, structure la manière dont le marché évalue le programme EPR2, depuis Paris comme depuis Bruxelles.
Le parallèle avec les autres segments pilotables n’est pas anodin. Batteries, hydrogène décarboné, flexibilité de la demande : chacune de ces filières s’appuie, à des degrés très différents, sur des dispositifs de soutien dont la solidité juridique conditionne l’appétit des financeurs privés. Ce que Bruxelles décidera pour le nucléaire ne restera pas cantonné au nucléaire. Il fixera, de fait, le niveau d’exigence appliqué à l’ensemble des mécanismes de soutien public à l’énergie pilotable en France, pour les années qui viennent.
Correction du 4 octobre 2026 : contrairement à ce qu’indiquait une version précédente, l’enquête de la Commission n’a pas été ouverte sur plainte d’un État membre, mais à la suite de la notification du soutien par la France en novembre 2025. Le calendrier possible de la décision (mars à septembre 2027 pour une procédure de 12 à 18 mois) et l’ordre de grandeur du coût par paire (environ 24 milliards d’euros, et non 10 milliards par site) ont été corrigés ; le montant de 72,8 milliards d’euros désigne le coût total de construction, et non le prêt.
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