Amazon a confirmé début août la construction d’une centrale à gaz de 7,65 GW dans le comté de Pecos, au Texas. Trente-cinq turbines, un réseau électrique privé, trois centres de données à alimenter. Quatre fois la puissance de l’EPR de Flamanville, pour un groupe qui a investi plus de 500 millions de dollars dans les petits réacteurs modulaires et vise la neutralité carbone en 2040.
Ce n’est pas une volte-face idéologique. C’est un calcul de calendrier.
Le nucléaire est financé, il n’est simplement pas prêt
Amazon n’a pas abandonné l’atome. Le groupe espère toujours disposer de 5 GW de capacité nucléaire. En 2039. Les premiers réacteurs de son partenaire X-Energy ne démarreront pas avant 2030, dans le meilleur des cas.
Or la demande de calcul, elle, ne se planifie pas sur quinze ans. L’Agence internationale de l’énergie a mesuré une progression de 17 % de la consommation électrique mondiale des centres de données sur la seule année 2025, avec une croissance encore plus rapide pour les sites orientés IA. Le département américain de l’Énergie situait ces installations à 4,4 % de la consommation électrique du pays en 2023 ; la fourchette projetée pour 2028 va de 6,7 % à 12 %.
Entre un besoin de puissance à trois ans et une technologie disponible à treize, le choix se fait tout seul. Le gaz gagne parce qu’il se raccorde vite.

Soixante centrales privées dans les tuyaux
Le cas d’Amazon n’a rien d’isolé. Selon une analyse du cabinet Cleanview transmise à l’AFP, une soixantaine de centres de données américains adossés à leur propre centrale doivent sortir de terre dans les prochaines années. Cumulée, la capacité de production correspondrait à celle du Mexique. Sans raccordement au réseau public.
Meta, Microsoft, OpenAI, xAI : la plupart des grands acteurs figurent dans cet inventaire, bâti à partir de permis de construire et de documents administratifs. Le matériel va du groupe électrogène sur remorque à la turbine dérivée de l’aéronautique. Elon Musk a ouvert la voie en 2024 en installant des turbines mobiles sur son site de Memphis.
Les projets se concentrent au Texas et dans les États républicains. Rachel Reolfi, analyste chez Atlas Public Policy, résume la bascule : « rien qu’au premier semestre 2026, on constate déjà que les nouvelles capacités (issues des énergies fossiles) annoncées sont supérieures à ce qu’elles ont été au cours des dix dernières années ».
La facture carbone, et l’autre facture
Les calculs transmis à l’AFP par l’Union of Concerned Scientists et le Natural Resources Defense Council placent les émissions potentielles de ce parc au-delà de 200 millions de tonnes de CO2 par an. L’équivalent annuel du Pakistan, ou de plus de 45 millions de voitures. Le site texan d’Amazon seul pourrait atteindre 30 millions de tonnes, soit les émissions de l’Irlande ou du Danemark.
S’y ajoutent les particules fines, les oxydes d’azote, le mercure et le benzène. Yuqi Zhu, du NRDC, juge ces installations « inacceptables, au moment où les vagues de chaleur et les incendies nous montrent que nous devons changer de cap ». Aux États-Unis, la NAACP a engagé une action contre la centrale thermique de xAI dans le Mississippi.
Le hors-réseau a une seconde vertu, moins commentée : il désamorce le débat sur la facture des ménages. La Maison Blanche a lancé le 4 mars 2026 une initiative demandant aux géants de la tech de financer eux-mêmes l’électricité de leurs centres. Amazon, Google, Meta, Microsoft, OpenAI, Oracle et xAI s’y sont engagés. Construire sa propre centrale, c’est aussi acheter la paix politique.
Ce que ça dit du pilotable européen
L’Europe n’a pas de comté de Pecos. Pas de foncier aride à volonté, pas de gaz local à 41 % du mix, pas de tolérance réglementaire pour un parc thermique privé de 7,65 GW.
Elle a en revanche exactement le même problème de calendrier. Le programme EPR2 vise 2037-2044 pour les trois premières paires. Les SMR français les plus avancés parlent de démonstrateurs à l’horizon 2030. Pendant ce temps, les projets de centres de données se signent sur des cycles de dix-huit à trente-six mois.
La question posée aux industriels européens n’est donc pas « nucléaire ou gaz », mais « quelle brique pilotable est réellement disponible dans la fenêtre où le besoin apparaît ». Batteries pour l’écrêtement des pointes, effacement contractualisé, cogénération, prolongation du parc existant. Ces réponses-là ne font pas rêver, elles ont l’avantage d’exister.
Amazon vient de montrer ce qui arrive quand la seule option décarbonée disponible arrive avec neuf ans de retard sur le besoin. Les acteurs européens auront le même arbitrage à rendre, avec moins de gaz sous la main et davantage de contraintes. Reste à savoir s’ils l’anticiperont, ou s’ils le découvriront au moment de signer.
À lire aussi : Newcleo, le réacteur nucléaire français qui vise le marché américain, Éclipse du 12 août : 9 700 MW de solaire effacés, pourquoi le réseau ne bronchera pas et Newcleo obtient le feu vert de l’ASNR pour son usine de MOX dans l’Aube.
Sources : Révolution Énergétique, 11 août 2026 ; Connaissance des Énergies / AFP, 11 août 2026.
Vous arbitrez un investissement dans l’énergie ?
Planification, régulation, financement, souveraineté : nous suivons le cadre public qui conditionne la rentabilité des projets. Recevez la newsletter du vendredi, gratuite, et consultez notre guide de la PPE3.


