Hydrogène

Hydrogène rose : la France défend le nucléaire comme source d’H2 bas carbone

L’hydrogène « rose », produit par électrolyse alimentée en électricité nucléaire, est devenu un sujet de contentieux majeur au niveau européen. La France bataille pour que cet hydrogène bas carbone soit reconnu au même titre que l’hydrogène vert d’origine renouvelable. Un enjeu existentiel pour un pays dont le mix électrique repose à 70 % sur le nucléaire.

La palette des couleurs de l’hydrogène

L’industrie a pris l’habitude de désigner l’hydrogène par des couleurs selon son mode de production. L’hydrogène gris est produit par vaporeformage de gaz naturel (95 % de la production mondiale actuelle). L’hydrogène vert est obtenu par électrolyse de l’eau alimentée en électricité renouvelable (éolien, solaire, hydraulique). L’hydrogène bleu provient du gaz naturel avec captage du CO₂. Et l’hydrogène rose (ou « violet », selon les nomenclatures) est produit par électrolyse alimentée en électricité nucléaire.

Comme l’explique notre guide des couleurs de l’hydrogène, l’enjeu n’est pas cosmétique. La couleur détermine l’éligibilité aux subventions européennes, aux quotas d’incorporation dans l’industrie et les transports, et in fine la viabilité économique des projets.

La bataille de la directive RED III

La directive européenne sur les énergies renouvelables (RED III), adoptée en 2023, fixe des objectifs contraignants d’utilisation d’hydrogène renouvelable dans l’industrie et les transports. Mais sa définition de l’hydrogène « renouvelable » excluait initialement le nucléaire, ce qui pénalisait directement la France.

Paris a mené un combat de plusieurs mois à Bruxelles pour obtenir un compromis. Le résultat : la directive reconnaît une catégorie d’hydrogène « bas carbone » (RFNBO — Renewable Fuels of Non-Biological Origin), distincte de l’hydrogène renouvelable mais comptabilisable pour atteindre les objectifs de décarbonation. L’hydrogène nucléaire entre dans cette catégorie, à condition que son empreinte carbone soit inférieure à 3,38 kg CO₂/kg H₂ (le seuil fixé par les actes délégués).

Pourquoi la France défend l’hydrogène rose

La position française est fondée sur un argument scientifique simple : l’électricité nucléaire émet environ 6 g CO₂/kWh en cycle de vie complet, soit un niveau comparable à l’éolien (7-15 g) et bien inférieur au solaire (25-48 g) ou au gaz (400-500 g). Un électrolyseur alimenté en nucléaire produit donc un hydrogène dont l’empreinte carbone est parmi les plus faibles au monde.

La stratégie nationale hydrogène, dotée de 9 milliards d’euros, prévoit l’installation de 6,5 GW d’électrolyseurs d’ici 2030. Or, avec un facteur de charge de l’ordre de 75-90 % (contre 15-25 % pour le solaire et 25-35 % pour l’éolien terrestre), le nucléaire permet de faire fonctionner les électrolyseurs de manière quasi continue, améliorant considérablement leur rentabilité économique.

France Hydrogène, l’association professionnelle de la filière, estime que le coût de l’hydrogène nucléaire pourrait atteindre 3 à 4 €/kg d’ici 2030, contre 4 à 6 €/kg pour l’hydrogène éolien en France, grâce au facteur de charge élevé et au prix stable de l’électricité nucléaire.

Les oppositions européennes

L’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg et le Danemark se sont opposés à la reconnaissance de l’hydrogène nucléaire. Berlin, engagé dans une sortie du nucléaire achevée en avril 2023, refuse par principe d’accorder un avantage compétitif à l’atome. L’argument avancé est que le nucléaire n’est pas une énergie renouvelable au sens strict (le combustible uranium est une ressource finie) et que son inclusion dans RED III brouille le signal en faveur des énergies renouvelables.

Les ONG anti-nucléaires dénoncent également un « greenwashing atomique » et craignent que les subventions dédiées à l’hydrogène vert soient détournées vers des projets nucléaires. Un argument que la France récuse : l’hydrogène rose et l’hydrogène vert ne sont pas en concurrence mais complémentaires, chaque pays devant utiliser les ressources de son mix électrique pour décarboner au plus vite.

Des projets concrets en France

Plusieurs projets de production d’hydrogène à partir de nucléaire sont déjà en développement en France. EDF étudie l’implantation d’électrolyseurs à proximité de ses centrales nucléaires, en commençant par Gravelines et Tricastin. L’avantage : un raccordement direct à la source d’électricité, sans passer par le réseau de transport, ce qui réduit les coûts et les pertes.

Le CEA travaille sur des électrolyseurs haute température (SOEC — Solid Oxide Electrolysis Cell) optimisés pour fonctionner avec la chaleur résiduelle des réacteurs nucléaires. Cette technologie, développée par Genvia (coentreprise CEA/Schlumberger), pourrait atteindre un rendement de 90 %, contre 60-70 % pour les technologies PEM et alcalines classiques. Les e-fuels, carburants synthétiques produits à partir d’hydrogène et de CO₂ capté, pourraient constituer un débouché majeur.

Ce qu’il faut retenir

  • L’hydrogène rose (nucléaire) est reconnu comme « bas carbone » dans la directive RED III, après un compromis arraché par la France.
  • L’empreinte carbone de l’hydrogène nucléaire (6 g CO₂/kWh) est comparable à celle de l’éolien.
  • Le facteur de charge élevé du nucléaire (75-90 %) rend les électrolyseurs plus rentables qu’avec l’éolien ou le solaire.
  • L’Allemagne et plusieurs pays s’opposent à cette reconnaissance, au nom de la distinction renouvelable/bas carbone.

La rédaction

La rédaction de Pilotable.fr couvre l'actualité des énergies pilotables : nucléaire, hydrogène, stockage, flexibilité et stratégie énergétique.

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