Stratégie

France 2030 : bilan des investissements dans les énergies pilotables

Lancé en octobre 2021 par le président Macron, le plan d’investissement France 2030 consacre 54 milliards d’euros à la réindustrialisation et à la transition écologique de la France. Trois ans après, les énergies pilotables — nucléaire, hydrogène, stockage, réseaux — figurent parmi les principaux bénéficiaires. Bilan d’un programme qui a déjà transformé le paysage industriel français, et des défis qui restent à relever.

Nucléaire : les SMR, fer de lance de France 2030

Le volet nucléaire de France 2030 a d’abord ciblé l’innovation, et notamment les petits réacteurs modulaires (SMR), considérés comme un relais de croissance stratégique pour la filière française. Deux projets ont émergé comme les champions nationaux de cette technologie.

Calogena, porté par EDF, développe un SMR de 340 MW destiné à la production combinée d’électricité et de chaleur industrielle. Le projet a reçu un financement France 2030 de plusieurs centaines de millions d’euros, permettant de lancer la phase d’avant-projet détaillé (APD) avec un objectif de premier béton en 2030.

Jimmy Energy, startup issue du CEA, développe un réacteur à neutrons rapides de 10 MW, ciblant les sites industriels isolés et les zones non interconnectées. Le projet a levé 80 millions d’euros supplémentaires en 2026, portant le financement total à plus de 150 millions d’euros. Comme l’a rapporté NucNet, ces financements placent la France en tête de la course européenne aux SMR.

Au-delà des SMR, France 2030 a financé des projets de combustibles avancés (ATF — Accident Tolerant Fuels), de recyclage du combustible usé et de soudage robotisé pour la construction des EPR2. Le volet compétences n’a pas été oublié : plus de 200 millions d’euros ont été alloués à la formation de soudeurs, tuyauteurs et ingénieurs nucléaires, pour répondre aux besoins estimés de 100 000 recrutements d’ici 2035 dans la filière.

Hydrogène : 9 milliards d’euros et des résultats tangibles

L’hydrogène bas carbone est le deuxième grand bénéficiaire de France 2030. La stratégie nationale hydrogène, révisée en avril 2025, consacre 9 milliards d’euros au développement de la filière, avec des objectifs de 4,5 GW de capacité d’électrolyse en 2030 et 8 GW en 2035.

À mi-parcours, les résultats sont significatifs mais insuffisants par rapport aux ambitions. La capacité d’électrolyse installée en France atteint environ 200 MW fin 2025, loin des 4,5 GW visés. Toutefois, les projets en développement représentent plus de 3 GW de capacité, avec des mises en service prévues entre 2027 et 2030. Parmi les projets phares financés par France 2030 :

Le projet H2V Normandie (200 MW d’électrolyseurs à Port-Jérôme) a reçu 200 millions d’euros de subventions. HyGreen Provence (Manosque, 435 MW) combine production solaire et électrolyse avec stockage en cavités salines. Lhyfe a inauguré la première plateforme d’électrolyse en mer au monde, financée via France 2030 et le PIIEC européen. La stratégie nationale prévoit 50 000 à 100 000 emplois directs et indirects d’ici 2030.

Le mécanisme de soutien de 4 milliards d’euros sur 15 ans, inspiré des contrats pour différence (CfD) du nucléaire britannique, garantit aux producteurs un prix plancher pour leur hydrogène bas carbone, comblant l’écart avec l’hydrogène gris (produit à partir de gaz naturel).

Batteries et gigafactories : la souveraineté en ligne de mire

Le troisième volet stratégique de France 2030 dans les énergies pilotables concerne les batteries et le stockage stationnaire. La France a engagé une course contre la montre pour construire une filière souveraine de fabrication de batteries, aujourd’hui dominée par la Chine (plus de 70 % de la production mondiale).

Deux projets de gigafactories ont bénéficié d’un soutien massif de France 2030. ACC (Automotive Cells Company), coentreprise entre Stellantis, TotalEnergies et Mercedes-Benz, construit une usine de 40 GWh de capacité à Billy-Berclau (Hauts-de-France), avec un investissement total de 7,3 milliards d’euros dont plus d’un milliard de subventions publiques. Verkor, startup grenobloise, édifie sa première gigafactory à Dunkerque (16 GWh), financée à hauteur de 850 millions d’euros par le programme PIIEC batteries et France 2030.

France 2030 a également soutenu la R&D sur les batteries de nouvelle génération : sodium-ion (moins dépendantes du lithium et du cobalt), batteries à électrolyte solide (solid-state), et batteries à flux (vanadium, zinc-brome) pour le stockage stationnaire longue durée. Le CEA/Liten de Grenoble a reçu 120 millions d’euros pour son centre d’excellence batteries.

Réseaux et numérique : les investissements moins visibles

Moins médiatiques mais tout aussi stratégiques, les investissements France 2030 dans la modernisation des réseaux électriques complètent le tableau. RTE a bénéficié de financements pour développer ses jumeaux numériques du réseau de transport, ses algorithmes de prévision et ses outils de cybersécurité.

Le programme a aussi soutenu l’émergence de startups spécialisées dans la flexibilité : Voltalis (pilotage résidentiel), Enogia (micro-turbines ORC), Sylfen (cogénération hydrogène/électricité), ou encore Lancey Energy Storage (radiateurs-batteries). Au total, plus de 150 startups cleantech ont bénéficié de financements France 2030, pour un montant cumulé dépassant 2 milliards d’euros.

Ce qui reste à faire : les angles morts

Malgré des résultats tangibles, France 2030 n’a pas résolu tous les problèmes de la transition pilotable. Plusieurs angles morts persistent.

Le premier concerne le passage à l’échelle industrielle. Les projets financés sont nombreux mais souvent encore au stade de démonstrateur. La conversion des subventions en capacités opérationnelles accuse un retard de 12 à 24 mois sur le calendrier initial. Le deuxième angle mort est la formation : malgré les 200 millions d’euros investis, les filières nucléaire et hydrogène peinent à attirer suffisamment de candidats, en particulier dans les métiers manuels (soudure, chaudronnerie, montage).

Le troisième défi est l’articulation avec la réglementation européenne. Les aides France 2030 sont soumises aux règles de concurrence de la Commission européenne, qui a ouvert plusieurs enquêtes préliminaires sur les soutiens au nucléaire et aux batteries. Les délais d’instruction ralentissent les décaissements et créent de l’incertitude pour les porteurs de projets.

Enfin, la coordination entre France 2030 et la PPE3 reste perfectible. Les deux exercices de planification ont été conduits en parallèle, avec des horizons temporels et des gouvernances différentes. La PPE3 fixe les objectifs ; France 2030 fournit les moyens. Mais l’articulation fine entre les deux reste un chantier ouvert.

Ce qu’il faut retenir

France 2030 a injecté des milliards d’euros dans les quatre piliers des énergies pilotables. En nucléaire, les SMR Calogena et Jimmy Energy sont en bonne voie grâce à des financements conséquents. En hydrogène, 9 milliards d’euros sont engagés avec 3 GW de projets en développement, même si la cible de 4,5 GW en 2030 reste ambitieuse. En batteries, les gigafactories ACC et Verkor concrétisent l’ambition de souveraineté industrielle. En réseaux, la numérisation et les startups de flexibilité transforment le paysage. Les défis restent le passage à l’échelle, la formation de la main-d’oeuvre et l’articulation avec les règles européennes.

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La rédaction

La rédaction de Pilotable.fr couvre l'actualité des énergies pilotables : nucléaire, hydrogène, stockage, flexibilité et stratégie énergétique.

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