La France a fait le pari des gigafactories de batteries. Deux projets industriels d’envergure — ACC à Billy-Berclau-Douvrin et Verkor à Dunkerque — incarnent l’ambition européenne de construire une filière batterie souveraine face à la domination asiatique. Avec des capacités cumulées qui pourraient dépasser les 90 GWh d’ici la fin de la décennie, ces usines ne sont pas seulement des projets automobiles : elles dessinent aussi l’avenir du stockage stationnaire par batteries en Europe.
ACC : le poids lourd franco-allemand
Automotive Cells Company — ACC — est né en 2020 d’une alliance stratégique entre trois géants industriels : Stellantis, TotalEnergies et Mercedes-Benz. La coentreprise incarne la réponse européenne à la domination des fabricants asiatiques — CATL, LG Energy Solution, Samsung SDI, BYD — qui contrôlent aujourd’hui plus de 90 % du marché mondial des cellules lithium-ion.
Le site pilote de Billy-Berclau-Douvrin, dans le Pas-de-Calais, a démarré la production de cellules en 2023. La première phase, dite « block 1 », offre une capacité de 13 GWh par an, suffisante pour équiper environ 200 000 véhicules électriques. L’objectif est d’atteindre 40 GWh sur le site français grâce à deux blocs supplémentaires, dont la construction est en cours. ACC prévoit par ailleurs des gigafactories à Kaiserslautern (Allemagne) et à Termoli (Italie), pour une capacité totale de 120 GWh à l’horizon 2030.
La technologie retenue par ACC repose sur la chimie NMC (nickel-manganèse-cobalt) haute densité, adaptée aux véhicules électriques haut de gamme et moyenne gamme. L’entreprise développe également des cellules LFP (lithium-fer-phosphate) pour les véhicules d’entrée de gamme, une chimie qui présente aussi un fort intérêt pour les applications de stockage stationnaire en raison de sa durabilité et de son coût plus faible.
ACC emploie déjà plus de 1 200 personnes à Billy-Berclau-Douvrin et prévoit de monter à 2 000 salariés d’ici 2026. Le site bénéficie d’un investissement total de 7,3 milliards d’euros, dont une part significative de subventions publiques françaises et européennes dans le cadre des IPCEI batteries.
Verkor : la startup devenue industriel
Le parcours de Verkor est tout aussi remarquable, bien que radicalement différent. Fondée en 2020 à Grenoble par Benoit Lemaignan, ancien cadre de Schneider Electric et Renault, la startup a réussi en à peine cinq ans à lever plus de 2,5 milliards d’euros et à lancer la construction de sa première gigafactory à Dunkerque.
Le site dunkerquois, situé sur un terrain de 150 hectares en zone portuaire, est conçu pour atteindre une capacité initiale de 16 GWh par an, avec un objectif d’extension à 50 GWh. Verkor a fait le choix d’une approche « digital native » : l’usine est conçue dès l’origine avec des jumeaux numériques, de l’intelligence artificielle pour le contrôle qualité et une automatisation poussée des lignes de production.
Renault est le principal client de Verkor, avec un contrat d’approvisionnement pour les cellules qui équiperont les futures Renault 5 électrique et Scenic E-Tech. Mais Verkor ne se limite pas à l’automobile. L’entreprise développe des cellules haute performance pour le stockage stationnaire, un marché en pleine explosion en Europe. La chimie NMC choisie par Verkor offre une densité énergétique élevée, tandis que la roadmap technologique prévoit l’introduction de cellules au format 4695 à semi-solide d’ici 2027.
Verkor emploie déjà plus de 800 personnes — ingénieurs, techniciens, opérateurs — et prévoit 1 500 emplois directs sur le site de Dunkerque à pleine capacité, auxquels s’ajouteront plusieurs milliers d’emplois indirects dans l’écosystème de sous-traitants.
La concurrence européenne : entre espoir et désillusions
ACC et Verkor ne sont pas seuls dans la course européenne aux gigafactories, mais le paysage concurrentiel a considérablement évolué ces derniers mois. Le cas Northvolt est dans tous les esprits. Le champion suédois, longtemps considéré comme le fer de lance européen, a connu d’importants déboires industriels en 2024-2025 : problèmes de qualité des cellules, retards de livraison, départ de son fondateur Peter Carlsson, et difficultés financières ayant conduit à une restructuration. Ces difficultés ont rappelé une réalité brutale : fabriquer des cellules de batteries à l’échelle industrielle est extraordinairement complexe.
Dans le même temps, les constructeurs asiatiques continuent d’investir massivement en Europe. CATL, numéro un mondial, construit une gigafactory de 100 GWh en Hongrie. Samsung SDI et LG Energy Solution renforcent leurs capacités en Pologne et en Hongrie. BYD explore des implantations en Europe du Sud. Cette offensive asiatique pose la question de la compétitivité réelle des acteurs européens, dont les coûts de production restent significativement supérieurs.
Les implications pour le stockage stationnaire
Si les gigafactories ACC et Verkor sont d’abord dimensionnées pour le marché automobile, leurs implications pour le stockage stationnaire par batteries (BESS) sont considérables. Le marché européen du BESS connaît une croissance exponentielle — les capacités installées en France ont été multipliées par 11 en quatre ans — et la demande de cellules pour les systèmes de stockage stationnaire va exploser dans les prochaines années.
Disposer de fabricants de cellules en France et en Europe présente plusieurs avantages stratégiques pour le BESS. D’abord, la sécurité d’approvisionnement : ne plus dépendre exclusivement de fournisseurs asiatiques réduit les risques logistiques et géopolitiques. Ensuite, la personnalisation : les cellules destinées au stockage stationnaire ont des caractéristiques différentes de celles conçues pour l’automobile — davantage de cycles, durée de vie plus longue, densité de puissance plutôt que densité d’énergie. Des fabricants européens proches des intégrateurs BESS peuvent développer des cellules optimisées. Enfin, l’empreinte carbone : une cellule fabriquée en France avec de l’électricité décarbonée (nucléaire) a une empreinte CO2 bien inférieure à celle produite en Chine avec de l’électricité charbon.
L’émergence de technologies alternatives comme les batteries sodium-ion pourrait également créer de nouvelles opportunités pour les gigafactories françaises, qui pourraient diversifier leur production vers cette chimie particulièrement adaptée au stockage stationnaire. Le guide complet du stockage par batteries stationnaires détaille l’ensemble de ces enjeux technologiques.
Ce qu’il faut retenir
Avec ACC et Verkor, la France se dote de deux champions industriels capables de rivaliser avec les géants asiatiques de la batterie. ACC vise 40 GWh à Billy-Berclau et 120 GWh au total en Europe, tandis que Verkor cible 50 GWh à Dunkerque. Les déboires de Northvolt rappellent que le chemin sera semé d’embûches, mais les deux projets français bénéficient d’un soutien public solide et de carnets de commandes bien remplis. Au-delà de l’automobile, ces gigafactories posent les fondations d’une chaîne d’approvisionnement européenne pour le stockage stationnaire — un marché qui pourrait dépasser 50 milliards d’euros d’ici 2030. La souveraineté batterie de l’Europe se joue aujourd’hui dans les Hauts-de-France.


