Hydrogène

Stratégie nationale hydrogène : 9 milliards d’euros pour atteindre 6,5 GW en 2030

Le gouvernement a dévoilé la version révisée de la stratégie nationale hydrogène, portant l’enveloppe totale à 9 milliards d’euros. Avec un objectif de 4,5 GW d’électrolyseurs installés en 2030 et 8 GW en 2035, la France entend se positionner parmi les trois premiers producteurs européens d’hydrogène décarboné.

Une ambition revue à la hausse

Présentée une première fois en septembre 2020 avec une enveloppe de 7 milliards d’euros, la stratégie nationale pour le développement de l’hydrogène décarboné a été révisée en avril 2025 pour intégrer les retours du terrain et les nouvelles ambitions européennes. L’enveloppe passe à 9 milliards d’euros, dont 4 milliards consacrés à un mécanisme de soutien sur 15 ans destiné à combler l’écart de coût entre l’hydrogène décarboné (4 à 8 €/kg) et l’hydrogène fossile (1,5 à 2,5 €/kg).

Les objectifs de capacité d’électrolyse sont ajustés : 4,5 GW en 2030 (contre 6,5 GW dans la version précédente, jugé trop ambitieux au regard des projets effectivement matures) et 8 GW en 2035. Un recalibrage qui se veut réaliste, alors que la France ne disposait fin 2025 que d’environ 200 MW d’électrolyseurs en exploitation ou en construction.

La décarbonation industrielle, priorité numéro un

Le premier axe de la stratégie cible la substitution de l’hydrogène gris dans les usages industriels existants. En France, l’industrie consomme environ 900 000 tonnes d’hydrogène par an, quasi exclusivement produit par vaporeformage de gaz naturel. Les secteurs prioritaires :

  • Raffinage : les raffineries de TotalEnergies, ExxonMobil et Esso utilisent l’hydrogène pour la désulfuration des carburants. Plusieurs projets d’électrolyseurs sur site sont à l’étude.
  • Chimie et engrais : la production d’ammoniac (NH₃) consomme à elle seule plus de la moitié de l’hydrogène industriel français. Le projet d’ammoniac vert de Borealis à Grand-Quevilly fait figure de démonstrateur.
  • Sidérurgie : ArcelorMittal teste la réduction directe du minerai de fer par l’hydrogène dans son usine de Dunkerque, dans le cadre du projet IPCEI Hy2Use approuvé par la Commission européenne.

Un mécanisme de soutien inspiré des contrats pour différence

Pièce maîtresse du dispositif : un mécanisme de soutien de 4 milliards d’euros sur 15 ans, conçu sur le modèle des contrats pour différence (CfD) utilisés dans les énergies renouvelables. Le principe : l’État garantit un prix de référence aux producteurs d’hydrogène décarboné et compense la différence avec le prix de marché de l’hydrogène fossile. Des appels d’offres seront lancés par lots, avec des volumes croissants.

Ce mécanisme vise à donner aux investisseurs la visibilité nécessaire pour engager des projets de grande envergure. Selon France Hydrogène, l’association qui fédère 450 acteurs de la filière, « le CfD hydrogène est le chaînon manquant qui permettra de passer des démonstrateurs aux projets industriels ».

Mobilité lourde : le pari du transport décarboné

Le deuxième axe concerne la mobilité lourde, où l’hydrogène dispose d’un avantage sur les batteries : autonomie, temps de recharge et capacité de charge utile. La stratégie fléche des investissements vers :

  • Bus urbains et interurbains : une cinquantaine de bus hydrogène circulent déjà en France (Pau, Auxerre, Montpellier). L’objectif est de passer à 800 d’ici 2028.
  • Bennes à ordures ménagères : plusieurs métropoles testent des BOM hydrogène, dont le Grand Paris.
  • Trains régionaux : Alstom a livré les premiers trains bi-mode hydrogène-électrique en Allemagne et en Italie. La SNCF évalue le déploiement sur les lignes non électrifiées françaises.
  • Poids lourds longue distance : Hyvia (coentreprise Renault-Plug Power) développe des utilitaires hydrogène. Le transport routier représente le gisement de décarbonation le plus important.

L’hydrogène nucléaire reconnu comme bas-carbone

Point notable : la stratégie révisée reconnaît explicitement l’hydrogène produit à partir d’électricité nucléaire (dit « hydrogène rose ») comme hydrogène bas-carbone, au même titre que l’hydrogène vert (renouvelable). Une position que la France défend également à Bruxelles, où le débat sur les actes délégués de la directive RED III oppose les tenants du « 100 % renouvelable » aux partisans d’un critère d’émissions technologiquement neutre.

Cette reconnaissance est stratégique : avec un parc nucléaire fournissant une électricité à 6 g CO₂/kWh et disponible en base 24h/24, la France peut offrir un hydrogène bas-carbone à un coût compétitif (3 à 5 €/kg) avec un taux d’utilisation des électrolyseurs bien supérieur à celui du solaire ou de l’éolien.

Les corridors européens : la France au centre du jeu

La stratégie s’inscrit dans le cadre européen du European Hydrogen Backbone, un réseau de pipelines reliant les zones de production aux bassins de consommation. La France est positionnée au carrefour de deux corridors majeurs :

  • H2Med : corridor sous-marin reliant Barcelone à Marseille, puis prolongé jusqu’à l’Allemagne via la vallée du Rhône. Capacité prévue : 2 millions de tonnes/an à l’horizon 2030.
  • Corridor nord : interconnexion avec la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne, adossée aux infrastructures gazières existantes reconverties.

Emploi : 50 000 à 100 000 postes d’ici 2030

La filière hydrogène française représente aujourd’hui environ 10 000 emplois directs. La stratégie vise un quintuplement à décuplement d’ici 2030, avec des besoins concentrés sur les métiers de l’ingénierie, de la maintenance industrielle, de la fabrication d’électrolyseurs et de l’exploitation de stations de distribution. France Hydrogène, présidée depuis 2026 par Nicolas Brahy, a lancé un plan de formation en partenariat avec l’ADEME et les régions.

Ce qu’il faut retenir

Avec 9 milliards d’euros mobilisés, un mécanisme de soutien de long terme et la reconnaissance de l’hydrogène nucléaire, la France dispose désormais d’un cadre complet pour développer sa filière. Le défi est maintenant opérationnel : convertir les projets pilotes en installations industrielles, former les compétences et tenir le calendrier face à une concurrence européenne intense — l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Espagne ayant chacun dévoilé des stratégies hydrogène de plusieurs milliards d’euros.

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La rédaction

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