La Commission européenne a publié le 5 mai 2026 une nouvelle version de ses règles de financement pour les projets d’énergies renouvelables et de stockage. La mesure phare : les onduleurs et désormais les Power Conversion Systems (PCS) issus de fournisseurs jugés à haut risque sont écartés des financements européens. Le verrou cybersécurité, jusque-là centré sur le solaire, s’étend officiellement aux batteries stationnaires (BESS). Pour la France, qui voit son pipeline de stockage exploser, l’impact est immédiat.

Ce que dit la nouvelle règle européenne
La Commission a décidé de restreindre les financements européens — y compris ceux transitant par la Banque européenne d’investissement (BEI) et le Fonds européen d’investissement (FEI) — pour les projets utilisant des onduleurs ou des PCS provenant de pays dits « à haut risque » : Chine, Russie, Iran et Corée du Nord. Le risque invoqué est celui d’un accès distant non maîtrisé à des équipements pilotant la conversion d’énergie au cœur du réseau.
Concrètement, deux échéances structurent la mise en œuvre :
- 1er mai 2026 : notification à la Commission de tous les projets en cours de développement.
- 1er septembre 2026 : cadre des exemptions transitoires, limitées aux projets pouvant être approuvés d’ici le 1er novembre 2026.
Les projets encore à un stade de développement précoce, où il reste possible de changer de fournisseur d’onduleurs, ne pourront pas bénéficier d’une exemption : à eux de réorienter leur sourcing.
Pourquoi étendre la mesure aux batteries stationnaires ?
Le PCS d’un site BESS joue un rôle équivalent à l’onduleur d’une centrale solaire : il convertit le courant continu de la batterie en courant alternatif synchronisé sur le réseau, et inversement. Ce composant pilote la puissance active et réactive injectée à chaque cycle, et il est massivement connecté — supervision, mises à jour, arbitrages tarifaires automatisés.
Les autorités européennes considèrent désormais qu’un PCS compromis offrirait potentiellement, à grande échelle, un levier de manœuvre comparable à celui des onduleurs solaires : déclencher des oscillations, refuser la consigne du gestionnaire de réseau, ou désynchroniser une part du parc. Avec un parc BESS européen qui dépassera plusieurs dizaines de gigawatts d’ici 2030, l’enjeu n’est plus seulement industriel — il devient systémique.
Un coup d’arrêt pour une partie du pipeline français
La France entre 2026 dans une dynamique forte côté stockage. Au premier trimestre, les revenus atteignables par les actifs BESS ont bondi de 65 %, atteignant 173 k€/MW/an. Les chantiers de plusieurs centaines de mégawattheures s’enchaînent — Marne, Occitanie, Hauts-de-France, Nouvelle-Aquitaine — et des opérateurs comme Engie déploient 400 MW en France et en Europe.
Le maillon faible : l’origine industrielle des PCS. Le marché mondial des onduleurs et systèmes de conversion est aujourd’hui dominé par quelques acteurs chinois (Sungrow, Huawei, Kehua) et coréens, à des prix difficiles à concurrencer. Pour les développeurs ayant calé leur modèle financier sur cette base, la nouvelle règle impose deux scénarios : accélérer pour rester dans la fenêtre d’exemption transitoire, ou réviser les bills of materials et chercher des PCS conformes — européens, américains ou alignés sur les standards UE de cybersécurité.
Quels effets attendre côté coûts et calendrier ?
Trois conséquences se dessinent à court terme :
- Renchérissement des projets : les PCS conformes coûtent typiquement 15 à 30 % plus cher que leurs équivalents asiatiques au moment où les CAPEX globaux du stockage commençaient juste à se stabiliser.
- Allongement des plannings : requalifier un fournisseur, refaire les essais d’intégration et obtenir les certifications réseau (codes RfG, codes de raccordement) prend de 6 à 18 mois.
- Concentration accrue : les acteurs disposant déjà d’un sourcing diversifié et d’un référentiel cyber (NIS2, IEC 62443) prennent un avantage compétitif net sur les nouveaux entrants.

Un signal politique aligné avec la PPE3 et les financements CEF
Cette annonce ne sort pas de nulle part. Elle prolonge une série de décisions qui dessinent une doctrine européenne de souveraineté énergétique : contrôle des matières critiques, taxonomie alignée sur le bas-carbone, et désormais cybersécurité des composants. Elle est cohérente avec la nouvelle salve de financements CEF Energy qui privilégie les projets garantissant la sécurité des chaînes de valeur, et avec la PPE3 française, qui place explicitement la souveraineté en tête des trois priorités.
Côté pilotage du réseau, ces choix se conjuguent avec la montée en puissance des onduleurs grid-forming et des contrôleurs avancés. La capacité à imposer une référence de tension et de fréquence — donc à stabiliser un système électrique de plus en plus piloté par l’électronique de puissance — devient le nouveau standard. Pour aller plus loin, on peut consulter notre décryptage des smart grids.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
Trois indicateurs vont éclairer la trajectoire : le taux d’exemptions effectivement accordées d’ici novembre 2026, l’apparition d’offres européennes ou américaines suffisamment crédibles pour absorber la demande BESS, et la position de la France dans la prochaine version du référentiel cyber dédié au stockage stationnaire. À ces conditions, le verrou européen pourra être lu comme un accélérateur industriel — plutôt que comme un frein au déploiement.
Pour les développeurs et investisseurs déjà engagés sur le marché français, le message est clair : la résilience cyber n’est plus un sujet annexe. C’est désormais un critère de bancabilité.


