Une startup milanaise fondée en 2022 veut installer des stations de transfert d’énergie par pompage au fond de la Méditerranée. Pas dans une montagne, pas derrière un barrage : à 500 mètres sous la surface, avec de la saumure à la place de l’eau douce. Sizable Energy a levé 8 millions d’euros pour le prouver, et les essais en bassin sont déjà derrière elle.
Un sablier posé à 500 mètres de fond
Le principe tient en trois éléments. Deux réservoirs souples, l’un flottant en surface, l’autre ancré sur le plancher marin. Un tube qui les relie. Des pompes-turbines réversibles pour faire circuler le fluide entre les deux.
Ce fluide, c’est de la saumure saturée, environ 20 % plus dense que l’eau de mer environnante. Toute la mécanique repose sur cet écart de densité. Quand l’électricité est abondante et bon marché, on pompe la saumure du réservoir du bas vers celui du haut : elle stocke de l’énergie potentielle gravitaire, exactement comme l’eau montée dans un lac d’altitude. Quand le réseau en a besoin, on la relâche, elle redescend, elle traverse les turbines.
C’est une STEP classique, retournée et immergée. La chute d’eau est remplacée par un différentiel de masse volumique. Et la contrainte qui a toujours limité le pompage-turbinage terrestre, à savoir la disponibilité d’un dénivelé et de deux vallées à noyer, disparaît d’un coup.

Où en est le projet
À l’automne 2025, l’entreprise a bouclé une campagne d’essais au MARIN, l’institut néerlandais de recherche maritime, référence européenne pour la validation en bassin des structures offshore. Prochaine étape : un test en mer ouverte au large de Reggio de Calabre, dans le détroit de Messine, une zone qui offre les profondeurs nécessaires à proximité immédiate de la côte.
La cible technique est claire. Profondeur minimale de 500 mètres, réservoirs de plusieurs centaines de mètres de diamètre à maturité. À cette échelle, les capacités visées ne se comparent plus à un conteneur de batteries mais à un ouvrage hydraulique.
Le vrai sujet, c’est la durée
Le marché européen du stockage s’est construit sur le lithium, et le lithium fait très bien une chose : encaisser une pointe pendant deux à quatre heures. Réglage de fréquence, arbitrage intrajournalier, écrêtage du pic solaire de midi. Sur ce créneau, le BESS est imbattable en coût comme en réactivité.

Au-delà, l’équation se dégrade. Doubler la durée de décharge d’une batterie, c’est doubler la quantité de cellules, donc le coût. Dans une STEP, l’énergie stockée dépend du volume des réservoirs, la puissance dépend des turbines, et les deux se dimensionnent séparément. Agrandir le réservoir coûte incomparablement moins cher qu’ajouter des racks de cellules. C’est précisément la raison pour laquelle le pompage-turbinage représente encore l’écrasante majorité du stockage électrique mondial installé, malgré la vague batteries.
Sizable Energy revendique un coût nettement inférieur au lithium-ion sur les durées longues. Reste à le démontrer en conditions réelles, ce qu’aucun acteur du stockage marin n’a encore fait à l’échelle industrielle.
Le maillon qui manque à l’éolien flottant
Ce projet arrive au moment où l’Europe engage des sommes considérables dans l’éolien en mer profonde. En France, l’État vient de débloquer 260 millions d’euros pour adapter cinq ports, Marseille-Fos, Nantes-Saint-Nazaire, Brest, Port-la-Nouvelle et Cherbourg, avec un objectif de 6 GW de flottant en service d’ici moins de quinze ans.
Or un parc flottant produit loin des côtes, sur un câble d’export dimensionné pour la puissance maximale, et injecte quand le vent souffle. Pas quand le réseau le demande. Coupler un stockage directement sur la plateforme, au pied de l’éolienne, permettrait de lisser l’injection, de réduire le dimensionnement du raccordement et d’éviter une partie des épisodes de prix négatifs qui rongent la rentabilité des actifs renouvelables.

Il y a aussi un argument que les développeurs ne mettent pas en avant mais qui pèse : un stockage posé au fond de la mer ne mobilise pas de foncier, ne déclenche pas d’enquête publique sur un village de vallée, et n’expose pas des riverains. Comparé au calvaire administratif d’une STEP terrestre en France, c’est loin d’être un détail.
Ce qu’il reste à prouver
Beaucoup de choses, honnêtement. Les réservoirs souples doivent tenir des cycles de gonflage et dégonflage répétés pendant des décennies, dans un milieu salin, sous pression, avec du biofouling. Le tube de liaison doit résister aux courants et aux mouvements de la structure flottante. Il faut ancrer, raccorder, maintenir, réparer à 500 mètres de profondeur, ce qui suppose des moyens navals lourds à chaque intervention.
Et puis il y a la question du fluide. Manipuler de gros volumes de saumure saturée dans un écosystème marin suppose une étanchéité totale sur toute la durée de vie de l’ouvrage. Les études d’impact seront regardées de près.
Huit millions d’euros, à ce stade, financent un démonstrateur. Pas une filière. Mais la question du stockage longue durée reste le trou béant de la transition électrique européenne, et personne n’a encore de réponse crédible entre les six heures de batterie et les projets hydrogène qui glissent d’année en année. Si le test calabrais tient ses promesses, le sablier de saumure aura au moins forcé tout le monde à regarder ailleurs que dans les montagnes.
Vous étudiez un projet de stockage pour votre entreprise ?
Dimensionnez votre installation avec notre calculateur de batterie industrielle, et suivez les appels d’offres, les prix et les cadres de raccordement avec la newsletter du vendredi, gratuite et sans engagement.


