Début septembre, des saboteurs visent une sous-station électrique à Jänschwalde, dans l’est de l’Allemagne. Quelques heures plus tard, un matériau conducteur provoque un nouvel incident non loin de là. Rien d’isolé : les infrastructures énergétiques allemandes concentrent les tentatives de sabotage depuis des mois, pendant que le réseau lui-même peine à digérer la place grandissante de l’éolien et du solaire. Le sujet dépasse largement l’Allemagne. Il touche aux plans de défense de l’OTAN, et il pose une question que la France ferait bien de se poser dès maintenant : que vaut une stratégie de décarbonation qui fragilise le réseau chargé de la porter ?
Un réseau conçu pour un autre siècle
Le problème n’est pas nouveau, mais il devient critique. Les réseaux électriques européens ont été pensés pour acheminer l’électricité de quelques grosses centrales pilotables vers les points de consommation. Au-delà d’environ 40 % de production intermittente dans le mix, la stabilité du système devient nettement plus difficile à gérer. L’Espagne en a fait l’expérience avec un black-out meurtrier en avril 2025. L’Allemagne, qui a parié tôt et fort sur l’éolien et le solaire, cumule aujourd’hui la même fragilité sur un réseau qui n’a pas reçu, depuis des années, les investissements qu’il aurait fallu.

Le nord produit, le sud consomme
L’Allemagne a un problème géographique simple à résumer et difficile à résoudre. La majeure partie de la production éolienne se trouve au nord, sur la seule façade maritime du pays, là où les régimes de vent sont les plus soutenus. La consommation industrielle, elle, reste concentrée au sud, du côté de la Bavière et du Bade-Wurtemberg. Or le pays manque des lignes à haute tension nécessaires pour acheminer cette électricité d’un bout à l’autre du territoire. La Cour des comptes allemande chiffrait déjà, il y a plus de deux ans, un retard de 6 000 kilomètres de lignes, et estimait à au moins 460 milliards d’euros les investissements nécessaires d’ici 2045 pour régénérer les lignes vieillissantes et en construire de nouvelles. Les projets se heurtent en plus à une opposition locale farouche : difficile de faire accepter des pylones d’une centaine de mètres de haut travers du paysage.
Une infrastructure sous surveillance militaire
C’est là que le dossier change de nature. Les plans de défense de l’OTAN reposent en partie sur la capacité à déployer jusqu’à 800 000 soldats alliés et 200 000 véhicules vers le flanc oriental, à travers le territoire allemand. Ports, aéroports, voies ferrées : tout ce dispositif logistique s’appuie sur les mêmes réseaux civils que ceux utilisés pour le soutien à l’Ukraine. L’aéroport de Leipzig-Halle avait déjà été visé en juillet 2024, quand un colis contenant un engin incendiaire avait pris feu dans un conteneur DHL sur le site. Début septembre, les autorités allemandes ont découvert plus d’une douzaine de lanceurs pyrotechniques près d’une sous-station proche de la centrale de Jänschwalde, avant que d’autres installations soient touchées à Bergheim et Dormagen. Un réseau déjà tendu par sa propre transition devient, dans ce contexte, une cible de choix. Le soutien européen apporté à l’Ukraine transite en partie par les mêmes infrastructures civiles, ce qui double l’enjeu : défaillance technique d’un côté, menace délibérée de l’autre, avec les mêmes lignes et les mêmes postes source en première ligne des deux risques.
Ce que ça change pour la stratégie française
La France n’a pas le même point de départ. Le parc nucléaire existant fournit un socle pilotable que l’Allemagne, sortie de l’atome, n’a plus. C’est tout l’enjeu du programme EPR2, dont les six sites candidats plaident actuellement leur dossier devant EDF, Golfech en tête ce mois-ci. Mais le socle nucléaire ne suffira pas à lui seul à tenir le réseau à mesure que les renouvelables gagnent du terrain, comme le rappelle notre article sur la flexibilité du réseau français à l’horizon 2035. La Commission de régulation de l’énergie elle-même a chiffré une marge : le parc solaire et éolien actuel pourrait encore croître d’environ 50 % avant que les surcoûts pour le système ne dépassent les économies qu’il génère. Au-delà, la question n’est plus seulement celle du prix. C’est celle, allemande avant d’être française, de la robustesse.

C’est précisément pour ça que le financement de la flexibilité, du stockage et du renforcement réseau occupe une place croissante dans les arbitrages budgétaires français, comme le montre notre suivi sur le financement du stockage et de la flexibilité. Un réseau qui absorbe mal l’intermittence n’est pas seulement plus cher à exploiter. Il devient, comme le démontre le cas allemand, un point de vulnérabilité stratégique à part entière.
L’Allemagne paie aujourd’hui le prix d’avoir découplé le rythme de sa transition électrique de celui de son réseau. La France, qui mise sur l’EPR2 et sur la montée en puissance de la flexibilité pour tenir son propre calendrier, a encore la main pour éviter le même décalage. Reste à savoir si les arbitrages budgétaires des prochains mois suivront ce constat, ou si la robustesse du réseau restera, comme outre-Rhin, la variable d’ajustement.
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